La jeune galerie Pauline Pavec inaugure son nouvel espace avec l’exposition d’un artiste oublié du grand public : Robert Malaval. Retour sur l’oeuvre de cet autodidacte à l’esprit punk et au (court) destin tragique.

Par Joy des Horts

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Vue de l’exposition « Robert Malaval, Joker » à la galerie Pauline Pavec, à Paris

Dans les histoires du mouvement Punk, la France est généralement absente sinon comme terre de tournées ou de concerts (Mont-de-Marsan, en 1976 et 1977 pour deux concerts mémorables). Les Sex Pistols, Clash, Damned ou encore Suicide dominent la scène. Pourtant, un artiste français a bien percuté lui aussi la comète Punk. Transfuge, étoile filante, énergie vive en zigzag, étranger à toute ligne, Robert Malaval (1937-1980) est peintre, musicien, écrivain, arrangeur. En tout, autodidacte.  

Epidémique, son oeuvre se situe à de multiples bifurcations de l’histoire de l’art. Malaval aime se trouver à l’intersection des domaines, sans aucune scène déterminée et pourtant, dans un moment où tout vacille (les années 70). Artiste underground, il exulte, simultanément Kamikaze-Rock et bouffon, punk et psychédélique, furioso et disco-Roxy, dans une ville qui n’est pas Londres ni New York, là où les mélanges excentriques ne sont encore que tolérés.

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Vue de l’exposition « Robert Malaval, Joker » à la galerie Pauline Pavec, à Paris

Pour celui qui veut « peindre comme on monte sur scène », sa vie est à l’image de celle d’une rock star : changements brutaux, exclusions (4 ans d’arrêt de tout travail pictural), et un un split final lorsqu’il se donne la mort un soir d’août. Guidé par son refus de la répétition et sa remise en cause d’un certain establishment latent, Malaval peint, dessine, écrit, compose. Mais reste encore méconnu du grand public. C’était sans compter sur la jeune galerie Pauline Pavec, qui expose ces jours-ci cet artiste pop oublié par l’Histoire.

L’oeuvre de Malaval est à l’image de cette citation issue de l’un de ses nombreux carnets :  “La seule ligne que je puisse me trouver, c’est une ligne en zigzag.” À l’aune de sa carrière d’artiste, il quitte Nice pour vivre en autarcie dans les Basses-Alpes, où il observe les micro-univers végétales et minérales qui l’entourent : ses premières oeuvres ont l’aspect d’un mur lézardé ou d’une écorce d’arbre. Déjà, il réussit à mystifier le réel dans le prolongement d’une nature transcendée, célébrée à l’aide de nouvelles techniques : grattage, incision, frottage, graffiti à la suite de Max Ernst. La matière exulte, épaisse, grumeleuse, tumultueuse : écho d’une prochaine série imminente.

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Vue de l’exposition « Robert Malaval, Joker » à la galerie Pauline Pavec, à Paris

L’année 1961 révèle un tournant décisif dans la carrière de Malaval : l’enfant maudit des surréalistes et Van Gogh (l’imagination et fantaisies des premiers le subjuguent, la part de drame et romantisme de la personnalité de Vincent l’envoûte)  est fasciné par le bombyx mori, un ver à soie qu’il élève alors dans les Alpes. La série des “Aliments Blancs” naît de l’observation des ces cocons envahissants (après tout, Duchamp et Man Ray ne s’étaient-ils pas lancé dans l’élevage de poussière ?).

Avec l’”Aliment Blanc”, Malaval imagine une matière indéfinie, proche d’une nourriture équivoque en papier mâché, inspirée des techniques artisanales des masques de carnavaliers de Nice. Et surtout, un sentiment d’envahissement, qu’il fait aussitôt proliférer sur des objets du quotidien.

Ce mets à la blancheur douteuse n’a rien de comestible, c’est lui qui au contraire, dévore et effraie. Imprévisible, il envahit et croît en dehors des marges : s’il investit un cadre, c’est pour sortir aussitôt du tableau. S’il se pose sur un prie-dieu, c’est pour le coloniser en tumeur boursouflée. Des métastases de la peinture et de la sculpture en quelque sorte.

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Le canapé, L’Aliment Blanc © robertmalaval.com

L’”Aliment Blanc” suscite un malaise, tout comme, au même moment, le cinéma de Buñuel. Cultivable (Malaval conseille à ses collectionneurs d’y planter des bougies afin que la cire coule et prolonge l’oeuvre), cette série devient la  métaphore de l’encombrement du quotidien, du cancer qui prolifère, d’une idée qui se développe, prospère, dévore, recouvre, étouffe aussi. Ce grouillement névrotique symbolise l’exubérance de notre société, et son pourrissement. “À ce moment de ma vie, j’avais des vers à soie plein la tête relate l’artiste, jusqu’à ré-imaginer sur un dessin (“Grand Masque d’Aliment Blanc”, 1962) le Carnaval de Nice en “Aliment Blanc”, avec des chars opalins surmontés de jeunes filles en bikini, le tout dans une nuée de confettis.

Si l’ “Aliment Blanc” lui ouvre les portes des galeries, Malaval le délaisse rapidement. Contrairement à Arman ou César qui se “laissent avaler par leur création”, il refuse la fortune et rêve déjà d’autre chose.

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Cent demi-heures de dessin quotidien, 1969 © robertmalaval.com

Malaval n’a jamais rencontré, comme les Sex Pistols, son mécène, ou comme les Velvet Underground, son usine Warholienne. Et pourtant il expérimente. Il déborde, il outrepasse, il indispose, il dérange, il ébranle les convictions. Surtout, il n’appartient à aucune tendance, sans pedigree, sans étiquette, non consommable, hors normes. Malaval est potentiel. Après un pied de nez au degré zéro de la création (pendant 3 mois, il passe une heure par jour à dessiner des points sur une feuille de papier format carré de 65 x 50 cm comme l’atteste l’oeuvre “Cent demi-heures de dessin quotidien”, 1969), il délaisse l’ascèse et ses gammes et prend la vague psychédélique du Pop Art.

Apparaît la série des “Rose-Blanc-Mauve” inaugurée en 1965 avec des peintures à l’acrylique et à l’Aérographe. Il y dessine les fragments de sa petite amie du moment, l’actrice Bernadette Lafont, en un inventaire anthropomorphique – genou, bras, jambe, pubis – selon un système de pochoirs à l’instar des rayogrammes de Man Ray et des photogrammes de Moholy Nagy.  

De ses modèles, Malaval ne garde que les contours, ce “quelque chose de transparent” dont parle Sade. C’est sa période “jeune fille” avec des roses pâles – ceux des chambres des adolescentes – mais aussi des mauves, lilas, verts pistache, jaunes citron… des tonalités pop et impersonnelles, qui révèlent les sages délires du poétique LSD.

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© Musée d’Art Contemporain de Nice

 

“À sa manière, il entame la désacralisation de la peinture.”

Si Malaval décide de devenir artiste en 1956, sans aucune formation artistique, sa décision est marquée d’une part par le refus catégorique de devenir prolétaire comme son père, ouvrier niçois à l’usine Michelin, et d’autre part par une volonté accrue de se démarquer.

Sa facilité à embrasser de nombreux médiums à travers ses vingt années de production apparaît comme le sédiment du non-choix originel d’un artiste qui a commencé à peindre  “parce qu’un copain lui avait montré”. Son oeuvre est caractérisée par une remise en cause permanente du cloisonnement des arts et ses systèmes de valeurs. Car Malaval se fiche pas mal des étiquettes. Il invente, avance. Le tableau encadré dans son immuable passivité ne lui suffit plus depuis longtemps.

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C’est donc tout naturellement qu’il produit ses premières installations sonores dès 1970, à l’époque des grandes théories de John Cage. Il enregistre, arrange et mêle les sons, comme une écriture en un plasma acoustique. Comme William Burroughs, il aménage des pages à rêver, s’amuse à dessiner des collages sonores et invente des lignes de mélodies. C’est d’abord en peintre qu’il aborde son travail, en imaginant des “croquis sons” qui l’aident à recréer un paysage sonore comme un paysage peint.

À diverses reprises, il mêle couleurs, sons et images et place le spectateur au coeur de son dispositif, comme en 1971 avec l’installation “Transat, Marine, Campagne, Rock’n’roll”.  Le visiteur est invité à s’asseoir sur l’une des chaises longues qui habillent l’espace et à se laisser bercer par les sons de la mer, diffusés en octophonie. Il n’est pas étonnant qu’à la question “quel est votre peintre préféré ?” Malaval ait systématiquement répondu “Beethoven”. À sa manière, il entame la désacralisation de la peinture.

Malaval ne refuse rien des années 1970. Dandy en tenue immaculée pendant la période des “Aliments”, il improvise lors d’un dîner avec Dali un menu monochrome au restaurant Le Laurent, composé d’oeuf dur, filet de sol et oeuf en neige.

S’il s’amuse à repeindre entièrement l’appartement d’un ami au dentifrice et se grime en pop-star rose bonbon pendant sa période “Mauve”, l’irrévérence de Malaval se manifeste avant tout dans sa peinture. Les séries “Été pourri-Peinture fraîche” et “Multicolores” en sont significatives. Sur ces grands formats dansent des points, qui au rythme de quatre couleurs répétées, emplissent l’espace de la toile. Les touches sont disposées à main levée, sur des lignes qui ondulent et modulent l’espace. On y perçoit un plaisir de peindre, une liberté sans garde fou, et une grande fraîcheur dans ces sujets d’une douceur pastel, “comme des friandises”.

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Ete pourri, peinture fraîche, © robertmalaval.com

Faire de la peinture, c’est un peu comme monter sur scène” – Robert Malaval

Mais c’est dans sa confrontation avec la musique que sa créativité atteint son climax, redonnant ainsi à sa peinture une impulsion nouvelle. Après avoir intégré dans son travail l’énergie noire du rock (révolte et rébellion de Presley, des Doors et des Rolling Stones qui lui inspire la Sérigraphie “Rolling Stones Rock- Prints”) et la dynamique du jazz (la free musique sous toutes ses formes, Albert Ayler et Sun Ra), le glam-rock est dans l’art du temps :  Malaval écoute Bowie, T.Rex, Gary Glitter et introduit les paillettes dans ses toiles dès 1973.

Aussi à l’aise avec la subtilité qu’avec le kitsch, il aime l’aspect “Cheap n’ Chic” de ces minuscules fragments de miroirs. Tandis que Ziggy Stardust chante “Poussière d’étoiles” et que Castelbajac customise des motos en rouge pailletée, l’éclat fugace de ce matériau l’emballe, sa facette rock n’y est pas pour rien. Les titres de ses premières oeuvres sont une invitation à une odyssée dans le cosmos : “La java des comètes”, “Je suis une étincelle”, “Little Queenie” et ses variations. Malaval musicalise l’espace, agence ses couleurs, harmonise les accords, il trouve son rythme.

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La java des comètes © robertmalaval.com

Des oeuvres pailletées, il y’a quelque chose de baroque et un élan de romantisme. La série qui suit en 1975, “Kamikaze – fin du monde” accuse des toiles plus sombres, balayées d’orages : “Je crois vraiment qu’on assiste à la fin d’une chose et c’est fabuleux. C’est pourquoi mon travail récent s’appelait “Kamikaze-Fin du Monde”, parce que je trouve que quitte à en finir, au moins finir en beauté, en kamikaze, car il n’y a rien de plus beau que la mort du kamikaze japonais.” dira-t-il.

Splendeur d’un luxe de crépuscule, tableaux “vite faits”,  les “Kamikaze-Rock” de 1979-1980 poursuivent la même expérience de l’improvisation. Ils associent à de curieux effets de matière (empâtements, enflures, décrochements). Evidence de la peinture et des procédés sans dogme, ni autorité, avec un intérêt pour les écarts et les décalages, où de larges zigzag viennent déchirer les toiles noires aux reflets mauve et vert acide. Nous sommes bien loin d’un simple revival désenchanté du répertoire de l’abstraction. “Sulfuring-rock”, pour un artiste qui déclare avec provocation : “Faire de la peinture, c’est un peu comme monter sur scène”.

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Kamikaze-rock

À la fin du printemps de 1979, Malaval joue enfin ce rôle : invité à produire une peinture “en live” lors d’une vente aux enchères à l’espace Cardin, cette séance annonce les trois mois de peinture fleuve en public avec la performance “Attention à la peinture” montée en 1980 à la Maison des Arts et de la Culture de Créteil.

L’action s’apparente cette fois à un concert de rock, l’espace étant transformé en une boîte de nuit peuplée de spots lumineux, de sons, de visiteurs et de l’artiste en direct, sur scène, 7 jours sur 7. À la suite des actions du groupe Gutai ou encore d’Yves Klein en 1950, Malaval ouvre grand la porte de l’improvisation et de l’élan spontané.

En résultent des oeuvres comme des champs d’énergie, des processus en formation, des vortex, des patterns, des entrecroisements : une population de signes, comme une succession sonore à la batterie (scat, last poet, rap, slam, dance). Dangereux.

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Robert Malaval à laMaison des Arts et de la Culture de Créteil, D.R.

Affrontant de plein fouet l’ensemble des préjugés de son époque, une telle expérimentation révélait une autre facette de Malaval : celle vivace, active, divagatoire. Le livre d’or de Créteil témoigne des élans et des blocages du public de l’époque. “Attention à la peinture” ne fut pas un tremplin pour ouvrir la voie à d’autres expériences publiques mais le fondement du harakiri de l’artiste, fragilisé, épuisé par un mois et demi de ring quotidien. Néanmoins, l’opéra pictural de Crétail révéla un Malaval en état de transe.

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Vue de l’exposition « Robert Malaval, Joker » à la galerie Pauline Pavec, à Paris

La vie n’allait pas assez vite, Malaval décide de l’accélérer dans le silence du mois d’août d’un paris déserté. On le retrouve une balle dans la tête, étalé dans son bunker d’artiste où se mêlent les effluves de shit et d’alcool, la musique et sons divers, vision et vertiges, lueurs et glitters. Nous sommes en 1980, quand tous les croisements artistiques qu’il avait entrevus deviennent possibles.

En guise d’adieu, une lettre explicative : “J’aurais normalement bossé comme un con à l’usine et en fait je me suis bien marré… j’ai pas envie de mettre le moindre ordre dans mes affaires. J’en ai rien à foutre et je vous emmerde tous.” Il lui fallait marquer un grand coup, ne pas mourir à petit feu. Artaud, Van Gogh, de Staël, les rejoindre dans cette litanie d’artistes maudits. Une évidence pour ce dandy punk rose-noir qui avait fait le choix de ce nihilisme, cet état permanent de révolte impossible, ce doigt d’honneur à l’establishment. Une utopie perdue… Lors de son enterrement, son fils Christophe jeta une poignée de paillettes multicolores sur son cercueil : ultime pluie d’étoiles avant la poussière.

J.H.

Galerie Pauline Pavec,
Robert Malaval, Joker,
Jusqu’au 23 mars 2019
45, rue Meslay,
75003 Paris, France
Du mercredi au samedi, 14h-19h