Elle est nue, flamboyante, sûre de son pouvoir : figure divine ou femme fatale ? La Vénus Verticordia du peintre Dante Gabriel Rossetti (1828-1882) interpelle par son mystère… Autant qu’elle déplut à la société anglaise puritaine de 1864.

Par Elsa Cau

J’ai utilisé le mot “merveilleusement peint” à propos de ces fleurs car elles étaient selon moi merveilleuses de réalisme ; mais elles sont un exemple de l’extrême génie et de certaines tendances à un érotisme froid qui sous-tend tout ce que tu fais en ce moment.” La critique sévère du mécène John Ruskin au peintre Rossetti révèle l’embarras de la société savante -et surtout guindée- de cette Angleterre de l’ère victorienne… D’ailleurs, Ruskin évoque les fleurs pour éviter d’évoquer la véritable gêne : celle de ce nu imposant, sous les traits d’Alexa Wilding, l’un des modèles favoris du peintre, fixant le spectateur sans aucune timidité.

De nos jours, on pourrait juger l’érotisme de la Vénus Verticordia (comprendre, qui change les coeurs) bien sage… Il s’agit pourtant de l’un des seuls nus du peintre Préraphaélite. Le mouvement de la seconde partie du XIXe naît d’une véritable confrérie, à la volonté moraliste et tournée vers les maîtres de la Renaissance. Pas étonnant, donc, que la Vénus de Rossetti ne soit pas du goût de ses acolytes et du public puritain de l’époque. C’est que la sensualité de l’oeuvre est subtile et ne réside pas seulement en ce sein-que-je-ne-saurais-voir…

Les couleurs, d’abord. Elles participent à l’atmosphère étrange que crée le peintre pour associer visuellement la tradition païenne à la chrétienté. Quoi de mieux pour cela que cinquante nuances de rouge, la “couleur par excellence”, aux origines du Mal comme de la Passion ? La chevelure d’un roux profond est bien sûr la signature préraphaélite la plus évidente. Elle abonde, toute en reflets d’un rouge sombre parfois orangé. Autour de la Vénus, les fleurs luxuriantes, ouvertes en pleine floraison, vont du rouge carmin à la framboise écrasée… Répondant au rouge-rose des lèvres pleines et ourlées de la déesse. Auréolée d’une lumière dorée tirant sur l’orangé, la Vénus à la peau laiteuse et éclatante resplendit, incandescente. Un peu trop femme fatale, en somme. Il est vrai que la femme médusante est l’obsession de Rossetti.

Féminité menaçante

Ses attributs, eux, sont à double-sens : le fruit évoque à la fois le péché originel et le jugement de Pâris (la fameuse pomme de discorde). La flèche est bien sûr l’attribut de Cupidon et les papillons disposés ça et là symbolisent tant la métamorphose vers l’amour pur que l’inconstance féminine. Le geste, porté vers le sein, est opaque.

En réalité, la Vénus échappe à toute référence iconographique précise. Ce qui s’en dégage avant tout, c’est ce corps et ce visage fétichisé, flamboyant, créant un érotisme à la limite entre plaisir et effroi. Le regard impassible, elle vous fixe droit devant, sûre de sa force et de sa beauté : la confiance, le narcissisme même, des attributs plutôt masculins qui contribuent à mettre mal à l’aise l’homme cultivé du XIXe siècle. Elle est imprenable, inaccessible au désir masculin. Loin des femmes fleurs que peint généralement Rossetti, la Vénus Verticordia incarne un érotisme puissant, sous couvert de la douceur préraphaélite… Une Vénus des Enfers, en somme.

E.C.

On lit : Laurence Roussillon-Constanty, La Méduse ou miroir, esthétique romantique de Dante Gabriel Rossetti, Ellug, 2008
Michel Pastoureau, Rouge, histoire d’une couleur, Seuil 2006
On l’admire : à la Russell-Cotes Art Gallery & Museum à Bournemouth, en Angleterre.