Tous les artistes ont leur part d’ombre. Ces recoins secrets de leur créativité où l’on ne s’aventure qu’à ses risques et périls, cette lueur étrange au fond d’un regard quand tombe le soir, des démons enfouis qui ne demandent qu’à s’exprimer. Mais que se passe-t-il quand l’artiste en question écrit des livres pour enfants le jour et dessine des femmes enchaînées la nuit ? Visite discrète dans l’arrière-boutique de Tomi Ungerer.

Par Thierry Richard

 

Tomi Ungerer

Son nom vous rappelle forcément quelque chose. Quelque chose de lié à vos souvenirs d’enfance, à ceux de vos enfants, un imaginaire de contes ténébreux ou émerveillés, des histoires d’antique racontées au bord du lit ou vues s’animer sur écran. Car ce qui a, avant tout, fait la renommée de Tomi Ungerer, ce sont ses contes pour enfants, dessinées de main de maître avec une poésie très personnelle et touchante : Les trois brigands (1961), Jean de la Lune (1966), Le Chapeau Volant (1970), Le géant de Zéralda (1967), pour n’en citer que quelques-unes parmi les plus célèbres.

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Alsacien d’origine – il naît dans une famille d’horlogers sous le nom de Jean-Thomas Ungerer à Strasbourg en 1931 – Tomi Ungerer qui, étudiant, sera renvoyé des Arts Décoratifs de Strasbourg pour indiscipline, a toujours cultivé l’art du contrepied.

Enraciné et profondément attaché à son Alsace natale (qu’il a connue française et allemande), il parcourt le monde à vélo, en auto-stop ou sur le pont de cargos et finira sa vie en Irlande après avoir vécu aux Etats-Unis et au Canada. Dessinateur satiriste très critique de la société contemporaine, il connaîtra ses premiers succès dans le dessin publicitaire. Ayant publié près d’une centaine de livres pour enfants aux Etats-Unis et en Europe, il suscitera l’intérêt des amateurs pour ses dessins érotiques…

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Je suis arrivé à l’érotisme comme pour exorciser mon éducation puritaine” déclarait Tomi Ungerer. Autant dire que dans le domaine, il n’a pas fait les choses à moitié, publiant plusieurs recueils de dessins dans ce domaine durant sa carrière, explorant des sujets et des voies graphiques très différentes.

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En 1968, alors résident à New-York où ses dessins satiristes et ses affiches publicitaires rencontrent un formidable succès, une jeune femme se présente à lui et lui propose de devenir son “esclave”. Multipliant les jeux érotiques sado-masochistes, il la dessinera dans de multiples attitudes et mises en scène élaborées, hautement troublantes, utilisant pour se faire une technique très académique qui n’est pas sans rappeler le style d’Egon Schiele. Ces dessins seront publiés dans le recueil “Totempole”.

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Dans un tout autre registre, “Fornicon”, paru en 1969 présente une thématique et une technique radicalement différentes. Tout entier dédié à une satire de la mécanisation du sexe, on y trouve une série de dessins dans un style simplifié très “ligne noire”, entre sarcasme, science-fiction et érotisme violent représentant de multiples manières de (se) donner du plaisir au moyen de machines aux constructions sophistiquées.

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On y plonge comme dans un avant-goût de steampunk décadent. Tomi Ungerer affirmera même avoir construit quelques modèles réduits de ces machines utilisées avec des poupées Barbie…

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Toujours avide de nouvelles expériences, en 1986 Tomi Ungerer va publier “Ange-gardien de l’enfer” (Schutzengel der Hölle) après avoir vécu plusieurs semaines dans un bordel de Hambourg en compagnie de “dominatrices”. Ne masquant pas son goût et sa curiosité pour ces mise en scènes extrêmes, il en témoignera à la manière d’un reporter graphique en noir et blanc.

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Plus léger et “rabelaisien”, on aime la gouaille de son “Kamasutra des grenouilles”, qui, d’une certaine manière relie deux mondes où Ungerer excelle, l’érotisme profond et l’univers imaginaire des contes pour enfants. Le sexe y retrouve une truculence et une forme joyeuse alors que le dessin renoue avec la couleur.

Tomi Ungerer Grenouilles

Production érotique abondante donc, que celle de Tomi Ungerer, alternée avec un travail pour les jeunes générations dont la qualité sera unanimement saluée. Un travail qui démontre l’imagination, la créativité mais aussi la richesse et le savoir-faire technique de l’un des illustrateurs les plus talentueux du XXème siècle.

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Et puisque l’on parle d’abondance, finissons avec un chiffre : en 50 ans, Tomi Ungerer aura produit entre 30 et 40 000 dessins ! Alors si vous en croisez un en salle des ventes, vous savez quoi faire…

T.R.