Son visage rond, ponctué d’une moustache généreuse, animait des yeux clairs et malicieux. Sa grande carcasse a traversé les années 1970 sur fond de comédies populaires franchouillardes et provinciales qui font du bien dans le monde étriqué de nos jours. Membre de la bande du Conservatoire (Marielle, Belmondo, Rich, Vernier, …), on oublie parfois qu’il fut un grand du théâtre et un acteur profond tout en retenue… Mais Jean-Pierre Marielle avait aussi de l’allure. Retour sur cet esprit du style.

Par Guillaume Cadot

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Calmos, 1976, D.R.


À l’écran, quand il n’était pas grimé d’un habit de curé ou de protestant, il portait volontiers le complet veston à large revers et les pantalons au flare seventies des années Giscard. Une élégance naturelle que Jean-Pierre Marielle affichait aussi à la ville. Des vêtements souples, du lin en été, du tweed en hiver, souvent une casquette vissée sur la tête à l’instar de son ami de toujours, Jean Rochefort. On a retrouvé 7 tenues du grand Marielle qui éclaboussent sa filmographie…  De lui, on retient surtout sa voix. Puissante, rocailleuse, timbrée. Une voix qui envoie. Qu’elle soit grave au théâtre, débridée à Pont-Aven, ténébreuse dans
Tous les matins du monde.

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Les Grands Ducs, 1995 © Zoulou Lambart

« L’esprit du vêtement c’est toujours de l’ordre du détail, mais un détail qui vous rend complet, si j’ose dire. » – Jean-Pierre Marielle

Calmos, 1976

« – J’suis barbouillé.

– Eh bah débarbouille-toi ! La Tuborg, c’est fait pour ça. L’admirable cholestérol qu’on va se taper. »

Quand les hommes en ont marre des femmes, ils vont à la campagne. Marielle et Rochefort se retrouvent chez le curé du village, Bernard Blier, obsédé -comme eux- par la ripaille. Le costume de cadre supérieur est troqué pour le velours côtelé épais. Mention spéciale pour le henley shirt écru et le gilet en velours brun à grosses côtes de Marielle. Tout l’esprit de la marque Le Laboureur.

 

Les galettes de Pont-Aven, 1975

« Quand je pense à ce mec qu’on a poursuivi pour obscénité alors qu’il a peint la plus belle chose au monde : un cul. »

Représentant en parapluies décidant de changer de vie et de se consacrer à la peinture, intarissable sur la maison Godinot, ses parapluies et sa devise « qualité, solidité, imperméabilité », Henri Serin abandonne sa vie morose et son costume provincial derrière lui pour s’installer à Pont-Aven, enfiler le marcel blanc et le béret, succomber à la jeune femme de chambre et peindre “comme Courbet”.

 

Comme la lune, 1977

« Ah…  dis donc, t’es vraiment bien bidochée ! On dirait une cadillac. »

Il est le beauf magnifique, le misogyne flamboyant, le mâle alpha des années 1970. Coiffé de sa casquette à pompon, de ses Ray Ban aux verres fumés et de son spencer en cuir bicolore, il dépote. Mais on le préfère dans sa robe de chambre violette satinée de chez Renoma offerte par sa blondinette déglingo (Sophie Daumier). « Ah tu sais me saper toi ». Oh oui !

 

Sex Shop, 1972

« J’ai deux passions dans la vie, la sexualité de groupe et les maisons normandes. »

Dans cette ode à la liberté sexuelle avant l’ère Giscard, entre sex-shop et boîte échangiste, film ovni de et avec Claude Berri, on découvre Marielle en notable de province et tout en rire salace, adepte de l’amour en groupe et portant à merveille le blazer en cachemire camel et le sous-pull rouille… Très gentleman frimeur. Mention spéciale à sa (libre) femme, Nathalie Delon, sublime.

 

Signes extérieurs de richesse, 1983

« – T’es bien expert-comptable ? — Attention, je ne t’ai jamais dit que j’étais expert-comptable. Je suis expert en comptabilité. »

Le contrôle fiscal d’un vétérinaire bien dans ses mondanités et son Cherokee Chief qui va transformer sa vie. Sur une bande-son de Johnny Hallyday qui vaut le détour, le duo Brasseur-véto, Marielle-comptable fonctionne à merveille. On retrouve Marielle dans sa tenue fétiche : le costume de l’homme au bureau. Un fil à fil gris. L’habit fait l’expert-comptable !

 

La valise, 1973

“J’aime ce métier moi. L’aventure !”

Marielle en agent du Mossad qui doit être exfiltré de Libye par Michel Constantin, agent français. Sous les tropiques, le costume clair est de rigueur pour les agents secrets. Jean-Pierre Marielle ne déroge pas à la règle dans son complet havane assorti à la malle cabine dans laquelle il tente de voyager incognito. Avec Mireille Darc, qui fait chavirer les cœurs de tous les espions quelles que soient leurs nationalités.

 

Les Grands Ducs, 1996

« Voiture ritale, tête de faux-derche, attitude lèche-cul : c’est le metteur en scène »

Le plus beau trio du cinéma français en comédiens has been jouant au pied levé dans une pièce de boulevard en chute libre. Grandioses Noiret, Rochefort et Marielle ! Histoire d’enfoncer le clou, leur style est plus proche du déguisement que de la tenue. Marielle endosse successivement le poncho transparent et les lunettes de soudeur, le costume ivoire et la cravate à gros motifs, le Trench olive et la driver cap pour finir en travesti, tailleur en tweed rose bonbon sur une scène de Broadway. Scoubidou !

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Jean-Pierre Marielle, Philippe Noiret dans Coup de Torchon, 1981, D.R.

Quoi de mieux pour conclure qu’une anecdote toute Grand Duc ? On la doit à notre ami Pierre, bistrotier au grand coeur du mythique Chez Marcel à Paris. Marielle était venu dîner. Un soir, ne trouvant pas sa serviette à table, il s’essuie tout naturellement avec la nappe, d’un grand geste de prince rabelaisien dévorant son foie de veau. “Eh alors ?” beugle-t-il de sa voix caverneuse. Il incarnait l’art de l’agape. Ce qu’il décrit à merveille dans Chez Marcel, Le retour du vrai bistrot, paru en 2016…  Comme un mot religieux pour les amateurs de bonne chère.  Ah nom de dieu bordel de merde !” Quel style.

G.C.