Jusqu’au 15 juin, la Monnaie consacre au sculpteur allemand Thomas Schütte sa première rétrospective parisienne. L’artiste nous y emmène du monumental au minuscule, de la sculpture à l’architecture en passant par les arts du feu et les arts graphiques, déployant ainsi une comédie humaine dont il ne livre que des fragments d’un ensemble énigmatique… Visite.

Par Graziella Semerciyanschutte1

L’expérience sensible à laquelle nous sommes invités est déroutante. Thomas Schütte s’est lui-même impliqué dans la conception de l’exposition, en collaboration avec la commissaire Camille Morineau, nous entraînant dans un parcours mystérieux.

Figures grimaçantes en tension

Toutes les représentations humaines de Thomas Schütte sont en tension : elles expriment une forme de malaise qui nous renvoie à des figures grimaçantes de l’histoire de l’art telles que celles de Franz-Xaver Messerschmidt (sculpteur germano-autrichien du XVIIIe siècle, dont les “têtes de caractères” sont très reconnaissables, ndlr), ou telles les fameuses têtes modelées par Honoré Daumier (le célèbre illustrateur caricaturiste  est aussi reconnu pour ses portraits-charge en terre cuite d’hommes politiques en vue au XIXe siècle, ndlr). La très grande variété des postures et des matériaux donne une densité particulière à l’oeuvre; le spectateur est en empathie, parfois malgré lui, avec ces figures hurlantes, souffrantes.schutte2

L’artiste témoigne de son attachement au genre du portrait et le décline en de nombreux formats et techniques. Il traite la tête d’expression de manière singulière et émouvante grâce à la mise en oeuvre de savoirs-faire très complémentaires.

C’est le cas notamment pour la série United Enemies, 1994, probablement l’une de ses oeuvres les plus connues où l’usage de la pâte à modeler rend un moelleux aux chairs des marionnettes minuscules tandis que les photographies en gros plan révèlent leurs moues variées.

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La première exposition des figures en pâte à modeler fut très mal reçue en raison de la matière triviale et des dimensions ridicules; la perception d’un art « pauvre » est alors contrebalancée par l’approche documentaire de la photographie. Les matériaux de récupération qui habillent les marionnettes en pâte Fimo contrastent aussi avec la maestria mise en oeuvre dans les arts du feu.

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Sculpter tous les matériaux

A l’opposé, pour Glas Köpfer, 2013, les grosses têtes en verre soufflé et moulé réalisées en collaboration avec des verriers imposent une sorte de face à face très direct avec le spectateur, tandis qu’une tête de gisant en grès émaillé se dérobe à un regard qui voudrait cerner l’objet (Grüner Kopf, 1997)

Au fil de l’exposition, toutes les matières se révèlent, et nous voici face à des bronzes monumentaux. Les quatre hommes en conversation, Fratelli, 2012, évoquent le travail d’Auguste Rodin lorsqu’il aborde en 1895 le groupe monumental des Bourgeois de Calais rendant compte de visages aux expressions pathétiques.schutte6

« On ne fait pas de l’art, on fait en sorte qu’il se produise » – Thomas Schütte

Thomas Schütte confesse volontiers son attachement à l’art des artistes morts. Jamais pourtant, on ne sent d’historicisme ou une manière passéiste d’aborder la sculpture.

De la sculpture au volumeschutte5

Finalement, le sculpteur devient architecte et aborde la création d’espaces avec la même liberté. Lorsqu’il projette la réalisation de la Skulpturenhalle, c’est à partir d’une première « esquisse » présentée dans l’exposition, Pringles, 2011 matérialisée… par une chips Pringle sur une boîte d’allumettes. De cette première intuition, il procède à la conception du projet avec des architectes de Düsseldorf, Lars Klatte et Heinrich Heinemann du cabinet RKW, et le bâtiment est inauguré en 2016.

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C’est après avoir vu toutes les déclinaisons de cette approche du volume que l’on se dirige à nouveau dans les cours de la Monnaie de Paris, où sont présentés les  bronzes monumentaux, parmi lesquels un monstre crachant de la vapeur par les narines, modèle agrandi d’une figurine réalisée en pâte à modeler pour ses enfants; pied de nez irrévérent de l’artiste face aux codes de la sculpture institutionnelle.

G.S.

On y va ?
Thomas Schütte, Trois Actes, jusqu’au 16 juin 2019
Monnaie de Paris, 
11 quai de Conti, 
75006 Paris
Du mardi au dimanche, 11h-19h
Entrée à 10 € (tarif plein)