Pauline Rousseau est littéraire, historienne de l’art, photographe “mais surtout artiste” rappelle-t-elle en souriant. En 2017, après avoir été diplômée de l’Ecole du Louvre en 2012 et de l’Ecole Nationale Supérieure de la Photographie en 2016, elle est lauréate de la Carte Blanche Photographique du PSG et nominée pour la Bourse du Talent de la BNF. Depuis, les projets se sont succédés pour la jeune artiste, qui exposera une fois encore aux Rencontres d’Arles cet été. Découverte.

Par Elsa Cau

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Autportrait © Pauline Rousseau

Ne vous fiez pas à ses airs discrets. La sage jeune femme qui sirote son café dans ce petit bistrot parisien n’a pas fini d’explorer, avec humour, les failles spatio-temporelles du monde qui l’entoure… En véritable chef d’orchestre, elle agence, met en scène, expérimente, contourne la contrainte, se nourrit de tout, du quotidien, de l’histoire, des sons et des images.

Au coeur de l’hiver, on avait découvert son exposition Délits d’objets à la galerie des Editions Dilecta, dans le Marais. S’y présentaient une série de tirages au collodion auxquels répondait un livre, véritable inventaire du trivial.

Dans le livret rouge, les Délits d’objets prennent ainsi la forme d’images froides, où sont inventoriés les objets quotidiens ayant servi aux prises de vues. A côté de chaque image, un commentaire : “je suis vendeuse”, “je suis hôtesse d’accueil à La Défense”, “je suis animatrice pour enfants dans les mariages”, “je fais du street marketing”… A chaque commentaire correspond un objet usuel, désincarné : capsules de café, marteau, agrafeuse ou godemichet, photographiés cliniquement, soulignant cruellement le métier temporaire, peu gratifiant qu’exerce son sujet.

Le livre s’ouvre d’ailleurs sur le mot de l’artiste, désabusée mais non dénuée d’humour : “après cinq années d’études supérieures et de jobs étudiants, des centaines de curriculum vitæ envoyés, environ quarante entretiens et vingt-deux emplois différents, ma capacité à faire semblant s’est sérieusement étiolée. Inventer des compétences inexistantes, se dire “dynamique” et “motivée” pour plier des vêtements pendant les soldes (…) Les objets mis en scène dans cette édition constituent une collection d’objets que j’ai volés, récupérés, subtilisés dans les différents endroits où j’ai pu travailler. (…) C’est une mince compensation, une manière de tuer le temps, on y pense, on culpabilise, on renonce presque, on élabore des stratégies pour y arriver.”

A l’édition d’artiste, imaginée avec les Éditions Dilecta, répond un nombre limité de tirages au collodion humide, ce procédé complexe mis au point par Frederick Scott Archer (et Gustave Le Gray avant lui) au milieu du XIXe siècle.

Prenant le contrepied du livret-inventaire, Pauline Rousseau y sublime l’objet vulgaire grâce à la mise en scène -sa spécialité, déjà observée dans sa série The Would be Me* particulièrement soignée de l’autoportrait à l’attribut, mais aussi à travers cette technique pure : “je ne suis pas alchimiste, ni spécialiste du collodion, travailler cette technique a donc été un vrai défi. Il y a un nombre incalculable de facteurs qui vous échappent avec la technique du collodion : selon l’heure de la journée, l’argent peut être “fatigué”, c’est-à-dire que le sel d’argent s’épuise et ne réagit plus de la même manière que deux heures auparavant ! Il faut également savoir, quand on achète le collodion pour s’en servir, qu’il en existe de nombreux types et d’âges divers : chacun réagit différemment. Sans oublier que s’il est mal réparti sur la plaque métallique, si la prise de vue ou le développement dure une seconde de plus, tout cela influe sur le résultat final.”

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© Luc Pâris : Courtesy Éditions Dilecta

Et c’est sans compter sur le perfectionnisme de l’artiste : “ajoutez à ces détails techniques les problématiques purement esthétiques, comme lorsque les nuances issues de la couleur d’un vêtement réagissent mal au collodion, ou quand je ne suis pas satisfaite de la pose, du cadrage, de l’orientation d’un objet ou d’un vêtement… Dans ce cas, on prend les mêmes et on recommence !”

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© Luc Pâris : Courtesy Éditions Dilecta

Une technique aléatoire quoique précise, donc, qui permet de créer de véritables objets uniques, fruits de nombreuses heures de travail. Le temps de pose appuyé (une quinzaine de secondes) n’empêchant pas les micro-gestes, le rendu légèrement flou, pas tout à fait net des tirages leur confèrent cet aspect si mystérieux, presque mélancolique, qu’ont souvent pour nous les clichés du XIXe siècle. Dans Délits d’objets, la situation triviale devient une représentation poétique. Les objets usuels dont se sert Pauline Rousseau les peuplent comme autant de charmants anachronismes.

Charmants ? Pas tout à fait, puisque derrière la beauté noble des tirages au collodion se cache un discours, on l’aura compris, très actuel : celui d’une génération souvent sur-diplômée et sous-oeuvrée. C’est précisément le paradoxe entre la technique et le sujet dont use l’artiste pour sacraliser avec humour ces tracas contemporains : “j’aimais l’idée d’en faire des objets qui, eux, ne sont absolument pas reproductibles, qui sont uniques, précieux, tant par la technique elle-même que dans son accessoire : les cadres que nous avons imaginés sont comme des écrins. Tout est pensé !

Subsiste un autre aspect du travail de Pauline Rousseau, particulièrement visible dans ses Délits d’objets : “l’idée de récréer des archives. Recréer visuellement un souvent, vrai ou faux… La part autofictionnelle dans mes travaux est essentielle.” Peut-être retrouvera-t-on l’un des clichés nostalgiques de l’artiste, comme un souvenir un peu flou fixé aux murs d’un musée, dans quelques siècles…

E.C.

 

*Dans The Would Be Me, la photographe recréait, pour chaque cliché, un univers potentiel avec l’un des hommes passés de sa vie. Au point d’éditer un album de mariage, fictif et kitsch, rempli de tous ces “et si?”.

 

5 questions à Pauline Rousseau

Être artiste, ça t’a pris d’un coup ?

Non ! Depuis que je suis enfant, j’ai la fibre créatrice… Mais quand j’ai été diplômée de l’école du Louvre, c’est revenu à moi d’un seul coup : je voulais être artiste, sauter le pas. J’ai donc passé les concours de différentes écoles d’art publiques … Je gravais, je dessinais, et je commençais à peine la photo. C’est à ce moment là que j’ai rencontré Mathieu Pernot, je lui ai montré mes photos : il m’a conseillé de passer le concours pour entrer à Arles.

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The Would Be Me © Luc Pâris : Courtesy Éditions Dilecta

Pour ton projet The Would Be Me, tu as dû recontacter des hommes qui ont compté pour toi. Ca n’a pas été difficile, un peu intrusif même parfois ?

Heureusement que la chose était faite avec humour ! C’est particulier de recontacter tous ses ex, même si effectivement pour certains on ne peut pas parler d’ex, mais bien d’hommes qui ont ou auraient pu compter. Parfois, j’avais l’impression de partir à a la recherche de fantômes… On se retrouve à discuter de choses de fond à partir de la mise en scène qui recrée une fausse intimité (“notre vie ne serait pas devenue comme ça, tu me vois comme ça mais ça n’est pas moi” etc…) “Et si” formule le projet : et si on ne s’était pas ratés, et si on avait continué… Bien entendu, c’est une mise en perspective de la vie qui va avec, et plus largement des questions de religion, de traditions, de manière de vivre à deux, de milieux sociaux et d’injonctions sociales.

 

Te sers-tu encore d’autres supports que la photographie ?

Oui ! Je dessine (ses aquarelles ont été présentées à la Monnaie de Paris, ndlr), et en ce moment je fais un peu de vidéo pour un projet en cours, c’est la première fois… J’aime aussi travailler avec le son !

 

En atelier ou sur le terrain ?

Je suis une artiste du terrain, je travaille peu en atelier, j’aime l’idée d’expérience, de processus, de performance, de la vie parfois même dans ce qu’elle a de plus trivial : comme s’inspirer des objets de tous les jours.

 

C’est comment, chez toi ?

Je vis au milieu des murs blancs ! Et ce malgré le fait que j’aie commencé une collection : avec des artistes avec qui j’ai pu travailler, ou par l’achat de certaines pièces… C’est mon espace de travail et ça peut me polluer. Je n’ai pas mon travail aux murs non plus, d’ailleurs, je me sentirais oppressée.

 

Acquérir son travail
Délits d’objets, 2019 & The Would Be Me, 2018 Pauline Rousseau
Pour admirer le travail de Pauline Rousseau, connaître le prix et le nombre de tirages encore disponibles aux éditions Dilecta, rendez-vous au 49, rue Notre Dame de Nazareth,
75003 Paris
Tel. 01 43 40 28 10 ou 06 21 79 00 63
ou par mail, contacter Elsa
Délits d’objets, livre d’artiste en édition limitée à 100 exemplaires numérotés, signés par l’artiste. Disponible sur le site des Editions Dilecta, 12 €.
The Would Be Me, livre d’artiste en édition limitée à 9 exemplaires signés et numérotés par l’artiste.
Consultez aussi le travail de Pauline Rousseau sur son site internet éponyme !