En restant une bonne partie du XXe siècle en-dehors de l’évolution du monde, le Portugal aura préservé un nombre incalculable de splendeurs que ses conquêtes du Nouveau Monde lui avaient permis d’ériger. Leur redécouverte dans le centre du pays est passionnante. De Belmonte à Manteigas, découverte du vieux Portugal, celui des conquêtes et des palais…

Par Patricia-M. Colmant

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Belmonte, Portugal, D.R.

Quand Christophe Colomb est allé demander au roi Jean II son soutien pour son projet d’expédition, ce dernier refusa. Pourtant, à l’époque, le Portugal qui avait découvert Madère, les Açores, les îles du Cap-Vert, était en pointe dans la quête de donner “de nouveaux mondes au monde” selon le mot du poète Camoès.

C’était l’année 1492. Un afflux de Juifs, chassés d’Espagne par les catholiques, s’installaient au Portugal où ils étaient bien en cour. Mais quatre ans plus tard, le roi Manuel 1er, décidé à faire alliance avec Isabelle la catholique, se plie -à regret dit l’Histoire- aux injections de Madrid et ordonne aux Juifs de se convertir ou de quitter le pays.

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L’université de Coimbra, D.R.

Nombre d’entre eux s’installent au Maroc, d’autres se convertissent et beaucoup continuent à pratiquer la religion hébraïque en secret. C’était le cas de cette communauté dans la jolie petite ville de Belmonte, dans le centre du Portugal, à l’est de la superbe Serra da Estrela. Un secret de polichinelle qui perdura près de cinq siècles ! Les voisins savaient, les autorités municipales aussi, mais personne ne pipait mot. Les Juifs faisaient shabbat dans leurs caves le samedi et allaient à la messe le dimanche. Les apparences étaient sauves. De la fin de l’inquisition jusqu’au XXe siècle, Salazar ne reconnaissait officiellement que la seule religion catholique.

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Les propriétés viticoles de la région (ici Santar), D.R.

Avec la révolution des oeillets de 1974, les Juifs purent éventer le secret, mais, ce n’est qu’en 1987 que le premier rabbin a été nommé à Belmonte. La vingtaine de familles juives encore pratiquantes, soit une cinquantaine de personnes, ne sera reconnue comme telle par Israël qu’en 1988. “Ce fut un moment hors du commun, c’était bouleversant pour nous” raconte Joa Diogo, représentant de la petite communauté hébraïque qui a attendu près de dix ans sa synagogue. La bâtisse construite en bordure du quartier juif en 1996 a été financée par André Azoulay, juif marocain, conseiller du roi Mohammed VI, dont les ancêtres avaient été chassés d’Espagne.

Il n’est pas exclu qu’à Belmonte, on vous parle plus volontiers de Pedro Alvares Cabral, natif de ce gros bourg perché à 600m d’altitude et découvreur du Brésil en 1500, plutôt que de ce remarquable exemple de tolérance. C’est que la famille Cabral est source de fierté pour la ville, si l’on en juge, dans l’église de São Tiago, par les chapiteaux historiés illustrant les hauts faits de Fernão Cabral, père du navigateur et conseiller (fidalgo) du roi Jean II. Une imposante statue de Pedro trône au coeur de la cité et les deux chèvres, armoiries de la famille, ornent le fronton du château médiéval.

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Coimbra, D.R.

C’est pour les enfants de cette riche noblesse, dévouée à la couronne et dans la droite ligne de cette quête de nouvelle culture favorisée par les richesses de la conquête d’immenses territoires en Amérique, en Inde et en Asie, qu’en 1540 est crée l’Université de Coïmbre. Elle s’installe dans l’ancien palais royal de Jean III, vestige du passé de première capitale portugaise de la ville.

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Coimbra, D.R.

La petite ville au sud de Porto vit de ses 20 000 étudiants qui respectent les traditions universitaires de la Renaissance, mais animent, tous les jeudis, les rues de la vieille ville façon XXIe siècle. Le street art est à l’honneur dans les ruelles des quartiers adjacents à l’université quand les soutenances de thèses ou remises de diplômes se déroulent dans la belle mais austère salle des Actes du XVIIIe siècle.

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La bibliothèque Joanine, trésor de Coimbra, D.R.

Parmi les bâtiments qui enserrent la grande place au sommet de la ville, un must : la bibliothèque Joanine, (en une de cet article, ndlr) pure merveille baroque. Édifiée par le roi Jean V en 1724, ses trois salles en enfilade abritent une collection de 5000 manuscrits et 30000 livres, trésor qui résume les connaissances sur le monde de l’époque, d’une valeur inestimable. Les rayonnages et le mobilier sont en bois précieux, certains dorés à l’or fin, d’autres aux décors chinoisants. Les plafonds sont peints en trompe-l’oeil. Des escaliers escamotés dans les piliers permettent d’accéder aux étagères supérieures.

Pas sûr que ce chef d’oeuvre baroque incite à l’étude, tant l’oeil est attiré par tous les détails élégants et par la beauté de ces milliers de reliures héritières du passé conquérant du Portugal. Il suscite néanmoins l’envie de s’asseoir pour admirer, ce qui malheureusement n’est pas prévu dans la visite…

Pas possible non plus d’y venir la nuit pour partager les lieux avec la colonie de chauves-souris qui y séjourne et dévore les insectes susceptibles d’attaquer les livres et les bois. Cela fait des siècles que ces petits mammifères protègent ce précieux patrimoine, obligeant le personnel à recouvrir, tous les soirs, les grandes tables de lecture pour les épargner des déjections !

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Cathédrale de Sé à Viseu, D.R.

Le centre du Portugal, c’est aussi des dizaines d’églises splendides, comme la cathédrale de Viseu, d’origine romane et modifiée au XVIe siècle dans le style manuélien. Sa caractéristique : des cordages, ancres et globes terrestres sculptés dans le granit. Ce type d’ornementation est surprenant, si loin de la mer. C’était une ode à la gloire des grandes découvertes, voulue par Manuel Ier.

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Casa Sao Lourenço avec sa vue sur la Serra da Estrela, à côté de Manteigas, D.R.

L’échappée au centre du Portugal est une occasion de revisiter un pan passionnant et très dense de l’histoire européenne. Après cette plongée historique, on a aimé la vue à 180° sur la Serra da Estrela et sa belle vallée glaciaire depuis la Casa de Sao Lourenço. Confortablement installée dans un fauteuil en cuir et bois dû au coup de crayon d’un designer portugais de l’école de Maria Keil (les azulejos du métro de Lisbonne), on déguste un blanc Quinta do Cardo, très fruité.

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Casa Sao Lourenço

Au loin, la chaîne de montagne se détache sur le ciel bleu. L’atmosphère de cette ancienne pousada à 1100m au dessus de la ville de Manteigas, est reposante, l’accueil idéal pour méditer sur l’évolution du monde … et profiter des délices de notre époque. La cave et la table de cet hôtel cinq étoiles d’un grand raffinement nous en rappellent le bonheur.

P-M.C

On y va ?
A Coïmbre
Hotel Astoria, pour le cadre des années 1950
Av. Emídio Navarro 21,
3000-150 Coimbra, Portugal
T. +351 239 853 020
A Viseu
Restaurant Muralha au pied de l’église de la Miséricorde
R. Adro 24,
3500-155 Viseu, Portugal
T. +351 232 437 777

A Sortelha
Restaurant D. Sancho, spécialités de gibier dans un village médiéval…
Rua do Corro,
6320-536 Sortelha, Portugal
T. +351 271 388 267

A Manteigas
Casa de Sao Lourenço , pour le 5 étoiles avec vue panoramique sur la Serra da Estrela
Estrada Nacional 232, Km 49,3,
6260-200 Manteigas, Portugal
T. +351 275 249 730
Mais aussi Das Penhas douradas, un hôtel design dans les bois,
Penhas Douradas,
6260-200 Manteigas, Portugal
T. +351 275 981 045
A visiter en plus :
La Burel factory, usine de laine de 1947, restaurée en 2013 pour faire revivre la spécialité du tissu Burel (un genre de feutre) dans le design d’ameublement.
R. de Benguela 4,
6260-200 Manteigas, Portugal
T. +351 275 098 932