Juste avant l’été, on s’est promené dans les allées de Chantilly Art & Elégance, glanant les impressions de chacun, admirant çà et là les autos mythiques ou en devenir. Tour d’horizon.

Par Frédéric Brun

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Chantilly Art & Elégance Richard Mille © Alexis Goure

« C’est un spectacle magnifique, ici, à Chantilly, avec tout ce patrimoine architectural et automobile. Mon métier de designer me pousse à avoir un certain regard sur toutes ces voitures qui m’entourent. Ma mission, c’est de me demander « laquelle allons-nous regarder dans 25 ans ? » Bien sûr, nous concevons des modèles pour répondre aux goûts du jour, en lien avec la technologie la plus avancée. Mais je ne peux m’empêcher de penser que nous avons aussi une responsabilité au regard de l’histoire de l’automobile et de son futur. Surtout lorsqu’on a la chance d’avoir un passé aussi riche que le nôtre. » Ce patrimoine de marque n’est pas des moindres, puisqu’il s’agit de Bugatti et que la personne s’exprimant ainsi n’est autre que Achim Anscheidt, directeur du Design à Molsheim.chantilly2

Il n’est désormais pas rare de le voir participer à des manifestations telles que Chantilly Art & Elégance Richard Mille, où il est juge. Une semaine plus tôt, le designer était également membre du jury du Concours d’élégance Suisse au château de Coppet, près de Genève. « Il devient très important pour nous d’être présents dans ces concours d’élégance qui sont tournés vers le public des amateurs et sont sans doute un peu moins stricts que ceux dédiés aux puristes. Ici, en présentant non seulement nos modèles Chiron et Veyron, mais aussi en exposant La Voiture Noire, un exemplaire unique et sur-mesure, nous avons vocation à nous rapprocher des amoureux de l’automobile, non seulement pour leur montrer ce que nous faisons, mais aussi pour comprendre les liens émotionnels et affectifs entre voitures anciennes et concept-cars contemporains ».chantilly7

Une ligne de conduite partagée par le patron de la marque française, lequel ajoute avec franchise que « le temps est venu pour Bugatti d’être plus proche des collectionneurs et des propriétaires de voitures de toutes les époques. De renforcer nos liens avec eux car ils témoignent de la force intemporelle de la marque fondée il y a 110 ans cette année par Ettore Bugatti. Dans le même temps, nous sommes très heureux de rendre plus accessible à la découverte nos voitures d’aujourd’hui », souligne Stephan Winkelmann.

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L’Aston Martin DB4 GT Zagato Continuation, D.R

Il est certain que pour une très grande partie des nombreux visiteurs, amateurs avertis comme béotiens, il n’est pas si fréquent de pouvoir ainsi s’approcher librement de ces super-cars aussi rares qu’exclusives, surtout si l’on ne réside pas dans une grande ville. Une approche partagée par Aston Martin, puisque le stand sur lequel était présenté, parmi les prototypes et concept-cars, la DB4 GT Zagato Continuation n’avait ni barrière, ni cordon de mise à distance, ni gardien.chantilly3

En revanche, tout visiteur est accueilli par le souriant Paul Spires, le « patron » d’Aston Martin Works. C’est dans ce département basé dans les locaux historiques de Newport Pagnell que se concoctent des projets très spéciaux, comme la série limitée de DB5 équipées des gadgets de 007 ou ces 19 nouvelles DB4 GT Z. Paul Spires en connaît toutes les subtilités et prend plaisir à guider l’œil du spectateur sur les légères modifications apportées, tant pour la ligne, conçue avec Zagato pour mieux fêter le centenaire, cette année, de la griffe, que du point de vue technique. Car, si elle n’est pas homologuée pour la route, ne répondant plus aux normes actuelles, elle a été conçue pour la piste et les compétitions amateurs. Une auto qui ne laisse pas indifférent, entre gardiens du temple se montrant perplexes face à ces re-créations et pilotes amateurs salivant déjà aux récréations qu’ils vont s’offrir sur circuit avec ce bolide réinterprétant le modèle d’origine.

Si elle a plus marqué l’histoire de l’automobile par sa robe de haute couture signée du maître carrossier italien que par son palmarès à l’époque, la DB4 GT Zagato n’en reste pas moins l’une des machines de course les plus exclusives et les plus rares, avec seulement 19 voitures produites entre 1960 et 1963 et pas deux semblables puisque chacune a des spécificités uniques (à comparer donc aux 36 Ferrari 250 GTO, dont plus d’une quinzaine est standard d’usine, par exemple).

Est-ce un coup d’œil dans le rétroviseur pour imaginer le futur qui captera l’attention des collectionneurs de demain ? Avec un tropisme pour les sportives puissantes, au lieu des voitures d’apparat de jadis ?

De loin, mais pas en coin, la voiture engagée dans le concours d’élégance regarde sa descendante. En l’occurrence, il s’agit de « 1 VEV », la voiture pilotée par Roy Salvadori au Tourist Trophy à Goodwood en 1961, l’une des trois Zagato répondant à la dénomination DP209, c’est-à-dire des voitures usine particulièrement allégées et répondant à la catégorie «expérimentale» conçues pour les 24 Heures du Mans.

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Est-ce un coup d’œil dans le rétroviseur pour imaginer le futur qui captera l’attention des collectionneurs de demain ? Avec un tropisme pour les sportives puissantes, au lieu des voitures d’apparat de jadis ? Considérer les voitures de course comme des automobiles éligibles à un concours d’élégance est aussi l’une des particularités de l’événement de Chantilly. Une classe spéciale leur est dédiée. Bardées de leurs marquages glorieux, elles ne sont sages qu’en apparence, au repos sur les pelouses des parterres dessinés par Le Nôtre pour les princes de Condé. Mêmes inertes, elles enflamment l’imagination, notamment celle de Richard Mille. Le créateur de montres de haute horlogerie, partenaire de la première heure du concours de Chantilly, est un fan de voitures de compétition.

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Quelques détracteurs, en revanche, s’agacent de ce voisinage à leurs yeux improbable entre les grandes dames de l’automobile, genre hautes limousines ou torpedos d’avant-guerre carrossés à façon, et des sportives décorées d’autocollants. Etienne Raynaud balaye la critique d’un revers de main. « La vitesse est une forme d’élégance », souligne le co-organisateur des Journées d’Automne, engagé cette année dans le concours non avec un de ces bolides qu’il affectionne, mais au volant d’une suave et très rare Bentley Corniche (voir notre image à la une, ndlr). Son confort exquis et son feulement de félin avaient séduits le Shah d’Iran à l’époque.

Aujourd’hui, l’élégant coupé voisine avec quelques beaux spécimens de la firme de Crewe, mise à l’honneur pour son centenaire. Même à 100 ans la marque britannique est encore bien verte et débordante de projets, comme le démontrent le concept-car EXP 100 GT, un coupé futuriste ayant vocation à électriser la clientèle, ou aussi une collaboration très exclusive avec la maison de champagne Comtes de Dampierre pour une cuvée spéciale. Le rêve automobile n’en finit pas de pétiller.

 

F.B | Photographies ©  Alexis Goure | A la une : Etienne Raynaud et Rémi Dargegen en Bentley Corniche © Alexis Goure