Pour la première fois, le travail de l’artiste américain Norman Rockwell est célébré en Europe, à travers l’exposition d’une cinquantaine de tableaux au Mémorial de Caen, qui consacre le talent de ce grand illustrateur dont les covers du « Post » ont fait la célébrité. Visite.

Par Patricia-M.Colmant

norman rockwell

Norman Rockwell (1894-1978), Liberté d’expression, 1943. Illustration pour The Saturday Evening Post du 20 février 1943. Collection du Norman Rockwell Museum. ©SEPS: Curtis Licensing, Indianapolis, IN. Tous droits réservés.

Porter le blouson avec élégance est un art. Et quand celui qui l’endosse incarne la liberté d’expression, le vêtement de cuir souple devient messager. Arborer avec fierté une jolie petite robe blanche quand on est Noire, pour traverser avec dignité la haine raciste, c’est aussi passer un message. « Liberté d’expression » et « Le problème qui nous concerne tous« , deux époques et deux huiles sur toile signée Norman Rockwell pleines d’émotion et qui s’exposent au Mémorial de Caen jusqu’au 27 octobre. Ces peintures, aux côtés des 48 autres toiles de cet artiste américain, sont sorties pour la première et unique fois des Etats-Unis dans le cadre des célébrations du 75e anniversaire du débarquement Alliés sur les côtes normandes. Elles reflètent une Amérique engagée et fière de l’être dans des combats nobles.

Connu comme le grand illustrateur de la vie de la middle class américaine, par ses couvertures hebdomadaires du Saturday Evening Post pour lequel il travailla plus de trente ans, jusqu’en 1964, Norman Rockwell aura exprimé avec un joyeux réalisme et une grande tendresse la vie quotidienne outre-Atlantique.

norman rockwell1

Norman Rockwell (1894-1978), Liberté de conscience, 1943. Illustration pour The Saturday Evening Post du 27 février 1943. Collection du Norman Rockwell Museum. ©SEPS: Curtis Licensing, Indianapolis, IN. Tous droits réservés.

Dès les années 1930, le New-yorkais né en 1894, devient le chroniqueur pictural plein d’humour d’une Amérique familiale, bon enfant, travailleuse et joyeuse.  Les petits rouquins malicieux, les fillettes un peu effrontées, les mères de famille et les messieurs rasés de près aux souliers astiqués, c’est une Amérique bien pensante que peint en couleurs l’ancien étudiant des Beaux-Arts. Mais son oeil est critique et ses dessins aussi parfois politiquement incorrects, dénonçant avec humour les méfaits de la drogue sur une jeune fille, la difficulté de garder les enfants mal-élevés ou la malveillance des commérages, comme sur cette Une jubilatoire du Post du 6 mars 1948, « The gossips« .

Au début des années 1940, Norman Rockwell devient un illustrateur plus engagé. En 1941, les Etats-Unis ne sont toujours pas en guerre, mais le président Franklin D. Roosevelt prononce un discours historique sur « les quatre libertés » du peuple américain. L’artiste s’en inspire et réalise l’année suivante quatre tableaux -dont celui de l’homme au blouson- qui incarnent encore aujourd’hui pour les Américains les droits fondamentaux (outre l’expression, il y a la liberté de conscience, celle de vivre à l’abri du besoin et celle d’être protégé). Rockwell, désireux d’être utile au pays, fait sillonner, dans le cadre des War bonds shows de 1943, ces tableaux dans les Etats de l’Union, permettant la levée de 132 millions de dollars en faveur de l’effort de guerre.

norman rockwell3

Norman Rockwell (1894-1978), Liberté de vivre à l’abri du besoin, 1943. Illustration pour The Saturday Evening Post du 6 mars 1943. Collection du Norman Rockwell Museum. ©SEPS: Curtis Licensing, Indianapolis, IN. Tous droits réservés.

L’exposition présente ces oeuvres (ainsi que ce mythique blouson dans une vitrine) aux côtés d’une autre série, illustrant le départ des soldats au front dont le fameux Willie Gillis, simple GI à l’air si enfantin. On y trouve aussi nombre de scènes de la vie quotidienne des enfants, des hommes chez le barbier, d’une famille en route pour les vacances, effondrée sur un banc de gare. Des portraits délicieux et souvent drolatiques.

L’artiste, au fil des années, s’interroge sur les combats de son pays. En 1964 il quitte le Post pour Look et s’engage dans les luttes de l’époque. Il a 70 ans et décide de s’attaquer aux réalités dramatiques qui divisent l’Amérique. Le tableau de la jeune Ruby Bridges, première élève américaine noire à se rendre, à la Nouvelle-Orléans, dans une école réservée aux Blancs, encadrée de quatre agents fédéraux, marque un tournant dans l’oeuvre de Rockwell.

Désormais, il consacrera son talent au service de la Justice… « Maintenant, j’ai une envie folle de peindre des sujets contemporains : les droits civiques, les programmes de lutte contre la pauvreté, » déclare-t-il en 1963. Un combat qui s’inscrit dans la droite ligne de la philosophie du Mémorial de Caen, fenêtre sur l’histoire occidentale…

P-M.C

On y va ?
Rockwell & Roosevelt, les quatre libertés
Jusqu’au 27 octobre 2019 au Mémorial de Caen,
Esplanade Général Eisenhower, 14050 Caen,
Réservation obligatoire au 0231060645 
Entrée à 10 €