A l’occasion des 110 ans de la marque Bugatti, la Cité de l’Automobile de Mulhouse célèbre la famille Bugatti jusqu’au 3 novembre… Cinq questions à Frédéric Brun, commissaire-associé de l’exposition “Incomparables Bugatti” à la Cité de l’Automobile de Mulhouse.

Propos recueillis par Thierry Richard

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Pour cette importante rétrospective de l’oeuvre Bugatti, vous avez délibérément choisi d’adopter une approche familiale et de mettre en scène les créations du père et des fils Bugatti (Carlo, Ettore et Rembrandt) en sortant du strict domaine automobile. Pourquoi ce choix ?

Les Bugatti sont créatifs par essence. Ils ont l’amour du beau dans le sang et, à chaque génération, ils voient la vie au travers de ce prisme. Novateur et iconoclaste, Carlo Bugatti était un personnage étonnant. Son œuvre est multiple et protéiforme, allant du mobilier aux arts de la table en passant par l’architecture ou le vêtement. Aujourd’hui, on le réduirait au terme « designer ».  Il était un créateur singulier et trouvait ses inspirations autant dans la science que dans la nature, gouverné par son imaginaire et un sens certain des proportions. Il faut imaginer combien son intrigante chaise « cobra », avec ses parures de parchemin décoré, pouvait être inédite et presque sembler étrange au tournant du XIXème siècle et des prémices de l’Art Nouveau.

Carlo Bugatti ne créait qu’en fonction de ses élans, sans se soucier ni de la mode ni des opinions de ses contemporains. Son fils, Ettore, se rêvait peintre, à sa suite. Il exprima finalement son art par la mécanique et la course automobile. Mais, à bien y regarder, d’une manière extrêmement singulière. A sa façon, selon ses idées. Toujours guidé, en premier, par une exigence esthétique. Il retardait parfois l’adaptation d’un progrès technique à ses voitures de course tant qu’il n’avait pas trouvé la forme satisfaisante pour réaliser la pièce et les finitions nécessaires. Certaines pièces mécaniques sont traitées comme de l’orfèvrerie.

« Cette exposition est un regard transversal sur le génie créatif des Bugatti et de leurs successeurs, plus qu’une rétrospective. » – Frédéric Brun

Et combien d’éléments trouvent leur source dans les formes des meubles de son père, ou certaines sculptures de son frère Rembrandt ? Un autre artiste singulier. Sculpteur animalier, il détonne par son naturalisme pacifique qui se détourne autant du maniérisme figuratif que de la stricte épure de l’Art Déco. Ses lions ne sont pas guerriers. Ses biches sont à l’arrêt. Son éléphant dansent avec souplesse. Ettore en fera l’emblème de sa « Royale » : une voiture simultanément pachydermique et véloce.

Jean Bugatti ne trahira jamais ce geste esthétique mise au service de l’efficacité. Les autos qu’il conçut, avant d’être foudroyé par la mort en pleine vitesse, sont parmi les plus modernes et élaborées de son temps. Son frère, Roland Bugatti, reprendra le flambeau dans les années 1950 avec des désirs de nouveaux lauriers en course et nombre de projets d’inventions dont son père aurait été fier. Car, s’il est connu pour ses autos, Ettore Bugatti a aussi déposé des brevets dans toutes sortes de domaines, non seulement des bateaux, des trains ou des avions, mais aussi toutes sortes de machines, notamment celle pour fabriquer les spaghetti au mètre ! Alsacienne et Française de cœur, la famille était d’origine italienne.

Cette exposition est donc un regard transversal sur le génie créatif des Bugatti et de leurs successeurs, plus qu’une rétrospective. Une invitation à déchiffrer, dans les lignes contemporaines, grâce au face-à-face entre les œuvres et les voitures historiques et actuelles, les signatures stylistiques de la marque.

On suit de manière chronologique l’évolution de l’inventivité Bugatti lors du parcours imaginé pour l’exposition. Quelles sont, selon toi, les lignes de force, les invariants, qui caractérisent toutes ces créations jusqu’aux véhicules les plus modernes (Chiron, Divo…) ?

L’évolution est présentée de manière plus transversale que chronologique. La diagonale l’emporte sur les linéaires. La présentation, imaginée par le scénographe Jean-Paul Camargo et les équipes de Culturespaces, est une course vers le futur. Toutes les autos s’élancent vers les lumières de l’avenir de la locomotion, en s’adossant aux créations artistiques et architecturales de Carlo et Rembrandt Bugatti. La Royale, chef d’oeuvre d’Ettore Bugatti semble regarder avec fierté ses soeurs s’éloignant à toute vitesse, qu’il s’agissent des créations audacieuses des fils du “Patron”, Jean, puis Roland Bugatti, mais aussi le renouveau énergique opéré par Romano Artioli, en Italie, puis le retour en Alsace grâce à Ferdinand Piech.

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Sur quels modèles exceptionnels de l’exposition nous conseillerais-tu de nous arrêter plus particulièrement ?

Chaque véhicule présenté représente une étape majeure, ou un tournant, dans la riche histoire de Bugatti. Le type 32 de 1923, appelé « Tank de Tours », est une voiture de course laboratoire en avance sur son temps, visuellement autant que techniquement. La Royale est l’une des voitures les plus superlatives de l’histoire de l’automobile : plus grande, plus luxueuse, plus puissante, plus chère que toutes celles de son époque. Le coupé Type 57 S “Atalante” de 1937, a déjà tout d’une GT moderne conçue pour le voyage luxueux. Plusieurs voitures de course, comme le Type 51, quintessence du style Grand Prix, ou le Type 251 de 1955, témoignent de l’excellence sportive de la marque aux 1000 victoires.

Une histoire parfois interrompue mais une flamme jamais éteinte, comme le montre la flamboyante EB 110, fruit du renouveau dans les années 1990. Le public peut aussi voir plusieurs prototypes uniques, comme la berline sportive Galibier de 2010. Enfin, la Divo, à la suite des Veyron et Chiron, est aujourd’hui l’expression la plus moderne du rêve automobile selon Bugatti à travers un travail aussi bien de l’efficacité que de la forme. Elle ne sera produite qu’à 40 exemplaires et vendue qu’à des propriétaires de Bugatti. Nous sommes très heureux et très fiers de pouvoir la présenter au public, depuis le mois de juin, alors que les premiers exemplaires n’ont pas encore été livrés.

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Pourrais-tu nous dire quelques mots sur la complexité de mettre sur pieds une telle rétrospective ?

En premier, il a fallu faire tomber une restriction mentale : pourquoi présenter une exposition sur Bugatti à la Cité de l’Automobile de Mulhouse, alors que le musée alsacien, grâce à la collection Schlumpf, est mondialement connu comme l’une des plus importantes et vastes collection de Bugatti au monde ? Que faire de plus que ce que le public ne peut y voir toute l’année ? Pourtant, où mieux qu’à Mulhouse pouvait-on, justement, présenter un tel face-à-face entre art et automobile, entre patrimoine et modernité.

Puis, il a fallu bien sûr trouver les œuvres ou les automobiles à mettre en regard du patrimoine de la Cité de l’Automobile. Grâce au conservateur, aux équipes du musée, du directeur général aux mécaniciens des ateliers de restauration sans oublier le personnel d’accueil, qui ne comptent ni leurs heures ni leur enthousiasme, et grâce à l’appui de Culturespaces, en charge de l’animation culturelle, nous avons pu mettre en place le projet final.

Le dernier défi a été de convaincre Bugatti de prêter plusieurs voitures uniques au monde et de nous confier l’un des prototypes de la Divo durant 6 mois, pile au moment de la présentation de cette supercar lors des événements de la Villa d’Este, de Chantilly Art et Elégance ou de Pebble Beach. Les discussions, dans des délais ultra-serrés, entre la communication, le patrimoine et le marketing ont été intenses ! Heureusement, Stephan Winkelmann, président de Bugatti, croyait dès le début au projet et nous a fait une grande confiance.

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D’autres projets dans les cartons de la Cité de l’Automobile de Mulhouse ?

Il s’y passe tout le temps quelque chose ! Récemment, l’inauguration du restaurant argentin Le Fangio, avec une F1 Maserati pilotée par le champion au centre de la salle, a beaucoup fait parler. En ce moment, nous préparons ensemble la prochaine exposition, pour le printemps prochain. Elle sera dédiée à une très grande marque sportive italienne… Petit indice pour les amateurs : la Cité de l’Automobile de Mulhouse ne possède aucune voiture de cette marque. Ce sera étonnant et détonnant. Affaire à suivre…

T.R.

On y va ?

Incomparables Bugatti à la Cité de l’Automobile,
17 Rue de la Mertzau,
68100 Mulhouse
Ouvert tous les jours de 10h à 17h