Ester, c’est l’histoire d’une star du yachting Belle Epoque, coulée en 1939 par 52 mètres de fond près des côtes suédoises, après avoir tout gagné pendant quinze ans en mer Baltique. Des passionnés de yachting classique l’ont ressuscitée pour qu’elle retrouve les podiums en Méditerranée : on la découvre à l’occasion des Voiles de Saint-Tropez, jusqu’au 6 octobre…

Par Patricia-M. Colmant

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Ester à la Monaco Classic Week, D.R

L’histoire des yachts classiques fourmille de cas de coques disparues et redécouvertes dans des vasières d’Angleterre ou au fond d’une baie des Caraïbes, que des amateurs ont renfloué et restauré dans leur état d’origine. Cette saison, ce sont les Suédois qui nous présentent une lady sauvée des profondeurs.

Ester, dessinée par Gunnar Mellgren en 1901, est une coque d’une rare élégance. C’est la nouvelle coqueluche des pontons aux Voiles de Saint-Tropez, dernier rendez-vous de la saison du yachting classique. Elle est non seulement très belle avec sa silhouette de mannequin, plate et longiligne, mais son renflouage épique et sa parfaite restauration en font un yacht passionnant.

Dès sa mise à l’eau, ce cotre aurique (lorsque la voile maintenue vers le ciel par un pic, et reste toujours du même côté du mât) de 15,38 m devint une véritable star dans les cercles nautiques scandinaves avant la première guerre mondiale. Conçu à une époque où les architectes européens et américains rivalisaient d’audace et d’innovation, ce quillard fit très vite sensation sur les plans d’eau de la Baltique. Sa coque très plate avec le lest au bout d’une longue quille est d’un modernisme saisissant. Quand on voit la silhouette du Figaro Bénéteau 3, mis à l’eau en février dernier, ou celle des Imoca 60, on se demande si les architectes des voiliers d’aujourd’hui ne s’en sont pas inspirés ou du moins ont fait une démarche parallèle.

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Ester enfin sortie des eaux, D.R

Gunnar Mellgren, l’architecte suédois, avait été sollicité pour dessiner un voilier qui permettrait à la Suède de garder la coupe Tivoli que la Finlande allait lui disputer. Dès les premiers bords, le coursier à la fois très élégant et performant fit des merveilles, gagnant pratiquement toutes les régates auxquelles il participait. Saison, après saison, Ester rafla tout et déprima ses concurrents pendant une quinzaine d’années avant de disparaître brutalement des écrans radar.

De 1915 à 1933, le yacht n’apparait nulle part avant d’être à nouveau repéré dans une école de voile, sous le nom de Brita à Ornskoldsvik, une ville située sur la côte Est, à 500 km au nord de Stockholm. La dernière présence d’Ester sur les registres des régates, c’est en 1937… et en vainqueur.

A l’automne de cette année-là, un feu se déclare à bord alors qu’Ester naviguait non loin des côtes. L’équipage quitta le bateau qui coula rapidement et fut oublié pendant 75 ans. Il reposait par 52 m de fond, sur un lit de vase dans une baie, près de l’île de Trysunda.

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D.R

Cette histoire était encore dans certaines mémoires au début du XXIe siècle et fascina Per Hellgren, Bo Eriksson et Jan Olof Backman, trois gentlemen aisés, amateurs de voile séduits à l’idée de pimenter leur vie provinciale… Ils décidèrent de se lancer dans la folle aventure de renflouer cette épave. Leur projet a rappelé à la Suède la grande épopée Vasa, du nom du bateau mis à l’eau en 1628 pour le roi Gustave II Adolphe et qui coula lors de son voyage inaugural faute d’un lest suffisant pour ses 48,5 m de tirant d’air. Sorti de la vase en 1961, il trône aujourd’hui dans le port de Stockholm, un musée passionnant sur le renflouement et la conservation d’un navire de cette taille.

La tâche des trois compères entamée en 2012 était moindre, mais néanmoins exigeante. Après avoir vérifié qu’il n’y aurait pas d’héritiers pour leur chercher querelle, il y eut de longues recherches et de nombreuses plongées pour délimiter le spot. Ils choisirent de construire un berceau autour des formes d’Ester afin de l’extirper de la gangue de sédiments dans laquelle elle gisait. Après tant d’années, Ester était scotchée dans la boue et ce n’est qu’en pulsant des tonnes d’air comprimé que la coque a fini par bouger. Fait remarquable visible sur les photos : la quille ne s’est pas désolidarisée et il reste un morceau de mât. « Ce constat sidérant s’explique par la température très froide de l’eau, sa faible salinité et le côté protégé du coin où elle a coulé, explique Laurence Rames, la skipper professionnelle française a qui a été confié le bateau. L’incroyable est que le bateau a coulé tout droit et est resté debout, scotché dans la vase pendant des années » précise-t-elle.

Pour la petite histoire, une fois hors d’eau, l’équipe a constaté qu’il y avait d’étranges percées dans la coque, laissant à penser qu’en fait d’incendie, un sabordage ne pouvait être exclu … Mais il y a de toutes façons prescription si une compagnie d’assurances a été flouée! Il leur a fallu agir vite pour que l’acajou supporte le contact de l’air. Seules les pièces de cuivre ont survécu à l’immersion et retrouvé leur place sur le pont.

La coque a été mise à l’abri dans un petit hangar de fortune où charpentiers de marine et sauveteurs du yacht se sont affairés pendant 6 ans avec le souci de refaire à l’identique cette star vieille de plus d’un siècle. Certes, les porteurs du projet avouent avoir utilisé des colles modernes ou des rivets inox, voire préféré un bois exotique différent de l’acajou d’Honduras d’origine. Mais les concessions à la modernité sont minimes.

Ester a retrouvé sa mâture et sa voilure aurique. Son retour sur l’eau s’est fait en Méditerranée lors de la Monaco classic week, à la mi-septembre, et sa participation aux Voiles de Saint-Tropez consacre sa renaissance.

P-M.C

On y va ?
Les Voiles de Saint-Tropez
Du 28 septembre au 6 octobre 2019
Programme disponible sur le site