C’est l’un des nus les plus connus et pourtant les moins vus de l’histoire de l’art. Inconnue du grand public jusqu’à la fin des années 1980, L’Origine du Monde est peinte pour être possédée.

Par Elsa Cau

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Pénétrer l’appartement parisien de Khalil Bey, c’est comme pénétrer le corps d’une femme, tant le  sulfureux diplomate turc s’adonne à sa célébration. Au détour d’un salon, les nus du Bain Turc d’Ingres tournent le dos aux yeux mi-clos des héroïnes elles aussi nues et enlacées du Sommeil (souvenez-vous, les amours saphiques). Et dans le cabinet de toilette, si l’on écarte délicatement les deux pans du voile vert qui la recouvre, on découvre L’Origine du Monde. “On demeurait stupéfait d’apercevoir une femme de grandeur naturelle, vue de face, émue et convulsée, remarquablement peinte, reproduite con amore, ainsi que disent les Italiens, et donnant le dernier mot du réalisme” écrivait avec émotion l’écrivain Maxime Du Camp pourtant fervent détracteur du peintre réaliste.

Livrée à son commanditaire en 1866, en même temps que Le Sommeil, L’Origine du Monde du provocateur Gustave Courbet (1819-1877) n’aura cessé de fasciner et de troubler depuis. Pornographie ou art ? Cent cinquante ans plus tard, certains n’ont pas tranché… 

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Le Réalisme du milieu du XIXe siècle rejette à la fois l’Académisme, c’est-à-dire, en matière de nu, la beauté idéalisée et lissée, mais aussi le Romantisme et ses fantasmes de chairs et de couleurs débordantes. Représenter le réel de façon crue, sans fioriture : c’est l’une des premières ambitions de cette grande révolution picturale des temps modernes. Et le réel n’a pas de prétexte. Courbet s’attaque à l’hypocrisie de son siècle qui tolère le nu s’il se cache derrière un sujet mythologique. Une femme aux formes généreuses, alanguie, oui, mais seulement avec les attributs des dieux… 

Les nus de Courbet, donc, ont l’habitude de susciter le scandale, puisqu’ils ne se cachent pas. Mais pour L’Origine du Monde, le peintre va encore plus loin. Intéressé depuis ses débuts par la photographie et l’importance croissante du médium, il s’en sert régulièrement pour peindre les courbes de ces femmes si réelles. Mais cette fois-ci, c’est tout simplement du cadrage pornographique de ces photographies stéréoscopiques qui circulent sous le manteau, qu’il s’inspire. 

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Mais d’où vient cette gêne ? Le scandale est à la fois technique et bien sûr, moral. Technique, parce que l’artiste du XIXe siècle n’est généralement pas reconnu s’il pratique le moulage d’après nature en sculpture, la copie ou l’inspiration trop flagrante de la photographie (qui n’est pas un art, selon beaucoup, dont Baudelaire) en peinture. Moral, parce que cette Origine n’a tout simplement pas de sujet. Courbet choisit de ne représenter qu’un sexe. Qui plus est, un sexe offert, la naissance des cuisses écartées, la robe négligemment relevée sur le ventre et sous les fesses… Impossible de l’éviter, elle est là, le cadrage serré en gros plan, sans visage, sans thème, sans douceur. Et pourtant, toute la douceur du monde. Une nature morte toute à la vie. 

De nos jours, les réactions vont toujours bon train, entre performances live (et interdites) d’artistes devant l’oeuvre, reprises nombreuses et, toujours, une certaine gêne pour le spectateur qui se trouve, seul, face à ce sexe qu’il ne peut éviter. courbet masson

Le tableau passe entre plusieurs mains et continents. En 1889, il attend sagement son futur propriétaire, dissimulé derrière un paysage peint par Courbet pendant son exil Suisse. C’est grâce à son dernier propriétaire, le psychanalyste Jacques Lacan, qu’on connaît le tableau. Après l’avoir acquis Il demande au peintre André Masson, son beau-frère, de perpétuer la tradition de dissimulation… L’artiste peint ainsi, sur panneau, un paysage surréaliste érotique, Terre érotique, qui dévoile -ou pas-l’oeuvre de Courbet en glissant sur la toile. 

En 1995, le tableau entre dans les collections du Musée d’Orsay et vit depuis, en pleine lumière… Le modèle ? Un mystère résolu l’année dernière seulement, Constance Quéniaux, petit rat de l’opéra et maîtresse de Khalil Bey, mais est-ce seulement le sujet… 

E.C.

Où la voir ? Au Musée d’Orsay, à Paris