Qui est Nobuyoshi Araki ? A l’occasion de la semaine de la photographie parisienne, on passe en revue quelques-uns de ses chefs-d’oeuvre érotiques… 

Par Elsa Cau

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© Christies Paris, 2019

Fils de commerçant amateur de photographie pendant son temps libre, Araki Nobuyoshi commence à photographier son monde tout jeune. Dans son quartier de Shitaya, à Tokyo, il découvre, armé de son objectif, la ville basse. Juste à côté de la maison des Araki, le temple bouddhiste Jôkanji est le terrain de jeux de l’enfant. Les riverains l’appellent encore nagekomi dera (littéralement « temple dépotoir »), parce qu’aux XVIIe et XVIIIe siècles, on venait y jeter les corps des courtisanes de Yoshiwara, le quartier des plaisirs de la capitale, mortes sans avoir de famille…

Serait-ce là le fondement du principe d’Erotos inventé et revendiqué par le photographe ? Le mot-valise est forgé à partir des noms des divinités antiques Eros (la vie, le sexe) et Thanatos (la mort). Un principe intrinsèque à l’art d’Araki : naviguer entre la vie -en l’occurrence bien souvent le désir- et la mort.

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D.R

Plus tard,  diplômé de l’Université de Chiba, il jongle entre son travail photographique pour une importante agence publicitaire, Dentsû, et ses ambitions personnelles : il remporte en 1964 le prix Taiyô de la revue d’arts graphiques Taiyô, présente des nus pris au studio de l’agence et photocopiés à la Xerox, explore son récent mariage avec Aoki Yôko et leur nuit de noces avec Voyage Sentimental. Le photographe y explique que « ce qu’il y a de plus proche de la photographie, c’est le roman autobiographique », autrement dit le shishôsetsu, le genre littéraire japonais de l’intime, du sentiment. C’est la photographie de l’intime, shishashin, qui s’imposera comme l’un des courants d’expression les plus importants au Japon.

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Erotos, D.R

En 1972, c’est le tournant : Araki quitte l’agence Dentsû et devient photographe indépendant. Il fait scandale à coups de nus sulfureux, et tandis que le public l’accuse d’obscénité, quelques amateurs de plus en plus nombreux s’arrachent son travail. Deux ans plus tard, en 1974, il figure parmi les 15 photographes sélectionnés pour une exposition collective au Musée National d’Art Moderne de Tokyo.

Il participe régulièrement, dans les années 1980, à la revue de photojournalisme Shashin jidai (l’ère de la photographie). Ses photographies érotiques, répondant systématiquement à trois thèmes (paysage, jeune fille et quotidien en photo) le font reconnaître et lui permettent de parfaire sa technique et sa méthode, qui consistent à gommer les limites entre réalité et fiction pour atteindre le plaisir et, par là, l’intime. A la fin des années 80, le magazine est censuré et cesse de paraître… Mais Araki est bel et bien lancé. C’est le moment des Histoires tokyoïtes, l’une de ses œuvres majeures, où il explore sa ville et ses transformations. Partout, le photographe aux lunettes rondes et noires fait parler de lui, des hôtels de passe et autres bars SM aux salons policés des galeries d’art.

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© Christie’s Paris, 2019

A la mort tragique de son épouse Yôko en 1990, Araki, pour surmonter l’absence et la tristesse, en fait une partie intégrante de son oeuvre : c’est le paroxysme de sa vision de la photographie de l’intime, la somme d’une véritable quête entamée plus de vingt ans auparavant. En 1991, Voyage sentimental : voyage d’hiver paraît et associe les images de son voyage de noces à celles de son « voyage d’hiver », pendant et après la mort de Yôko. Les années suivantes, Araki est au sommet de son art. Tokyo Lucky Hole et Erotos marquent par leur puissance et leur intensité érotique, toujours à la limite entre la vie brûlante et le quasi-morbide.

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D.R

Au même moment, c’est la consécration internationale. Pour celui qui se qualifie désormais de « vieux fou de la photographie », l’expérience n’est pour autant jamais terminée… Dans les années 2000, il modifie ses photographies en les peignant et les annotant puis en les transformant en collages, les présentant sous la forme d’un journal intime mouvant. L’artiste reste fidèle à ses obsessions et à son credo, mi-provocateur mi-honnête « la photographie est l’obscénité par excellence (…) la censure force juste à avoir plus d’imagination. »

E.C.