Libre, battante, déterminée, femme pleine de vie au caractère et à la sensibilité exacerbés, Charlotte Perriand laisse derrière elle une vision forte du design et plus qu’une signature, une redéfinition des bases de l’art de vivre. Vingt ans après sa disparition, la Fondation Louis Vuitton s’est donné le défi de lui rendre hommage, une façon de lui redonner un peu de ce qu’on lui doit. A cette occasion, on revient sur son parcours et sa philosophie de vie, si particulière.

Par Matthieu Coin

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Charlotte Perriand à Rio, en 1987 © Archives Charlotte Perriand

Des débuts teintés de caractère

A la campagne -où elle grandit dans une ferme- comme à la ville -jeune adulte, elle s’installe à Paris- Charlotte Perriand observe en tout lieu. L’amour des objets la pousse à regarder ce que d’autres ne voient pas, du mobilier à l’automobile. Dès ces années, Charlotte n’a pas sa langue dans sa poche : elle sait ce qu’elle veut et surtout ce qu’elle ne souhaite pas ; c’est ce caractère qui lui permettra de se forger la personnalité et la vision qu’on lui connaît. 

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Charlotte Perriand, Janvier 1991 © Robert Doisneau

Diplômée de l’Union Centrale des Arts Décoratifs, elle doit rapidement exposer pour se faire connaître. Le milieu commence à parler d’elle, sans qu’elle n’ait pour autant la sensation d’évoluer. Le début de la gloire ne lui scie guère, elle qui préfère trouver du sens à ce qu’elle fait. 

Insatisfaite, elle se tourne alors vers l’agriculture, avec le désir de revenir à la terre, son dessein de jeune enfant. Son destin bascule lorsque son ami joaillier Jean Fouquet, lui présente les livres de Le Corbusier, lui demandant de les lire avant de prendre la décision de changer de vie. Ces lectures offriront à Charlotte le sentiment unique qu’un monde s’ouvre à elle, « Corbu » dépeignant une philosophie de vie nouvelle, décuplant ses perspectives dans le domaine des arts décoratifs.

Sa seconde naissance, Charlotte Perriand la doit donc à la pensée de l’architecte. « 1927 – Naissance de Charlotte Perriand » écrira-t-elle pour la postérité. Venue au monde quelques vingt-quatre années plus tôt, elle fait allusion à son entrée à l’atelier Le Corbusier, un moment qui lui a permis de regarder le monde qui l’entoure autrement. « Le Corbusier m’a enlevé un mur que j’avais devant les yeux » écrit-elle. La rejetant d’abord, il reviendra vers elle après avoir admiré ses capacités au détour du Salon d’Automne 1927, la fameuse exposition qui prenait place au Grand Palais.

 

Un mode de vie avant-gardiste

Charlotte Perriand rejoint le couloir d’un ancien couvent, au 35 rue de Sèvres, dans le 6e. Le lieu atypique sert d’atelier à Corbu. Elle est chargée de s’occuper de l’équipement intérieur. L’équipe est habitée par la passion dévorante pour l’architecture et davantage encore par la pensée de Corbusier. Beaucoup sont venus de l’étranger, notamment du Japon, où son idéologie gagne en notoriété. La plupart d’entre eux travaillent alors bénévolement, les projets étant rares… L’époque est aux avant-gardistes, à ceux qui croient en ce qu’ils font, qui œuvrent avec plaisir à « reconstruire le monde », et le travail des uns interfère avec celui des autres. Le mot d’ordre de Charlotte ? Une liberté totale, tant à l’atelier que dans les projets aux fameux plans et façades libres.

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Charlotte Perriand et Junzô Sakakura au Japon en 1941 © Archives Charlotte Perriand

Les deux associés que sont Le Corbusier et Pierre Jeanneret se rendent deux fois par semaine (à 18 heures pétantes) à leur séance de sport, parenthèse indétrônable. « Le roi de Prusse serait venu leur demander un palais, ils seraient partis à la gymnastique » rapporte-t-elle. Absurde ? Pas tant que ça. Harmonie et équilibre entre le corps et l’esprit font partie des fondements de la pensée insufflée par l’atelier de l’architecte. Plus qu’un cadre quotidien, c’est une véritable philosophie de vie, à l’image des projets avant-gardistes. 

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Exposition Proposition d’une synthèse des Arts Le Corbusier, Fernand Léger & Charlotte Perriand, Tokyo 1955 © Archives Charlotte Perriand

Une vision entière et affirmée

C’est une crise de l’appendicite qui, en la menant à l’hôpital, constituera l’un de ses premiers déclics. Sa conception jusqu’alors inconsciente des espaces prend toute sa mesure. Dans le milieu hospitalier, la notion de synthèse fonctionnelle et esthétique est capitale ; celle du vide qu’elle formait à l’époque, plus encore, tant les équipements étaient simples. Des espaces qui tranchaient résolument avec les intérieurs que les différents patients pouvaient connaître à la maison, classiques et austères. 

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Perspective pour la Maison de la Tunisie, 1952 © Archives Charlotte Perriand

Pour Charlotte Perriand, l’intérieur et l’extérieur sont une même unité, qui doivent se compléter, en aucun cas être traités séparément. Une relation innée, évidente; l’exactitude mais aussi l’intuition permet à ses créations de s’accomplir dans le rapport de l’objet à l’homme, l’un des fils conducteurs de son travail. 

Son voyage au Japon, dans le cadre des conseils artistiques qu’elle doit apporter au Ministère de l’Economie, lui fait définitivement comprendre qu’aucun objet ne peut naître sans que son créateur ne se soit frotté aux usages qui s’y rapportent.

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Exposition Proposition d’une synthèse des Arts, Tokyo 1955 © Archives Charlotte Perriand

Au pays du soleil levant, la manière de s’asseoir, de manger, de présenter les plats, de concevoir l’espace de vie sont résolument différentes de celle qu’elle a pu connaître en France. Elle s’interroge une fois de plus sur le vide, notion omniprésente au Japon, essentielle et finalement beaucoup plus permissive. Elle remarque également que l’harmonie des proportions dépasse le système métrique, avec la capacité de passer outre, découvrant de nouveaux systèmes de mesure, plus harmonieux, plus proches de l’homme et de ses usages. C’est l’exemple du Shaku, parallèlement au Modulor, développé par Le Corbusier.  

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Chaise longue – D.R

Différents meubles sont issus d’un processus créatif nouveau, mis en place par Le Corbusier : à partir de dessins de postures qu’il réalise, il demande à Charlotte Perriand d’en faire des pièces de mobilier. C’est ainsi qu’est née celle qu’on ne présente plus, la fameuse chaise longue. Dessinée en 1928, d’abord en édition chez Thonet, elle est éditée par Cassina depuis 1965. Inspirée par la position allongée, les pieds appuyés sur un arbre, la chaise longue offre différentes cinématiques de repos. 

« L’habitat se doit d’être vivant et d’évoluer avec le temps, il ne peut être figé. »

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Bibliothèque pour la Maison de la Tunisie – D.R

La vision rationnelle de l’habitat de Charlotte Perriand l’amène à concentrer son travail sur l’essentiel, des « casiers pour ranger” aux “chaises pour s’asseoir » en passant par les « tables pour poser ses mains ». Ni plus, ni moins ! Les multiples étagères à plots qu’elle imagine témoignent de son désir de ne rien figer, de laisser place à la mutation, à l’évolution des espaces et des usages.

Mais l’admiratrice des techniques nouvelles qu’elle est n’exclut pas pour autant le retour du travail à la main si cette technique est en corrélation avec le matériau et avec le nombre (en fonction que la production en plus ou moins grandes séries).

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Prospectus édition Steph Simon © Archives Charlotte Perriand

A son départ de l’atelier de Le Corbusier, elle ne manque pas de faire le parallèle avec la culture japonaise, la légende voulant que, lorsque la relation amoureuse arrive à son paroxysme, elle mène à se jeter dans un volcan afin de ne pas vivre la seconde partie de la courbe émotionnelle.

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Charlotte Perriand et Pierre Jeanneret dans les Alpes, circa 1935 © Archives Charlotte Perriand

Charlotte se targuait de passer de meilleurs moments dans des conditions les plus minimales que dans des palaces. C’est dans cette dynamique qu’elle a développé un refuge-bivouac destiné à la haute montagne, aidée par l’Aluminium Français. Cette prouesse est également due à Jean Prouvé, référence dans le domaine de la tôle pliée (et icône du design pour la postérité), qui aidait beaucoup les architectes de l’époque sur leurs différentes demandes.

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Refuge tonneau – D.R

De toute son expérience, Charlotte Perriand tire une leçon importante : le fait « d’ériger les choses en formules » est une erreur. Quelques-unes de ces formules avaient eu pour conséquence directe les unités d’habitation à Marseille. Pour elle, ces cadres précis et dupliqués ne pouvaient que déboucher sur des immeubles-valises. L’habitat se doit d’être vivant et d’évoluer avec le temps, il ne peut être figé. 

M.C

   On y va ?   
Charlotte Perriand, le nouveau monde 
Jusqu’au 24 février 2020
Fondation Louis Vuitton
8 Avenue du Mahatma Gandhi, 75116 Paris
   Pour les plus curieux   
Charlotte Perriand, pionnière de l’art de vivre
A revoir sur arte.tv
Une vie de Création par Charlotte Perriand
Biographie – 1998
Édition Odile Jacob