En entraînant les participants de son très confidentiel Rallye des Légendes à la découverte de l’Andalousie fin octobre, début novembre, Richard Mille leur aura donné l’occasion de prendre leur temps à toute allure… Chronique.

Texte par Frédéric Brun | Photographies par Mathieu Bonnevie

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Sous un ciel rose et turquoise, la rouge Alhambra retrouve enfin sa quiétude. L’ombre du soir gagne les palais nasrides. Les jardins ne sont que murmures liquides des fontaines et chants d’oiseaux du soir. Bondés de touristes asiatiques ou nordiques, les autocars sont à la file pour repartir vers Grenade. Moteurs coupés, V12 ou 6 cylindres au repos après une journée de balade dans la Sierra alentours, c’est en dehors des heures d’ouverture que les participants de la deuxième édition du Rallye des Légendes Richard Mille visitent l’Alhambra. Luxe suprême, ces voyageurs ont le temps de prendre tout leur temps.

Ce n’est que rarement le cas. A la ville, ils sont entrepreneurs ou médecins, ingénieurs ou promoteurs. Leur agenda tourne à 5000 tours/minute. Mais durant cinq jours, cet automne, ils se sont offert une escapade rare, retrouvant la vocation première de leurs bolides : le grand tourisme. L’accent est mis sur le plaisir et la discrétion. Chacun est invité à profiter du moment et à modérer ses réseaux sociaux. D’ailleurs, près du tiers des participants n’en a pas. Pour vivre heureux…

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Paysages remarquables, monuments clefs de la culture andalouse, traditions taurines, pauses gourmandes : rien n’a été négligé pour un programme riche et varié, durant 5 jours. Rares et désirables, les machines engagées dans ce rallye d’exception, comme ces Shelby Cobra 289, Ferrari 250 GT Lusso, Berlinetta ou cabriolet Pininfarina série II, 365 GTB/4 Daytona, 365 GT 2+2, par exemple, sont mises au service de ces instants privilégiés et non l’inverse, à la différence des épreuves sportives pour véhicules historiques de sport ou de compétition.

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En dépit des apparences, la doyenne du plateau de ce Rallye des Légendes n’était pas la très élégante Bugatti Type 57 cabriolet Stelvio, mais bien une fine BMW 328 roadster. La modernité de ses finitions et assemblages, pour une voiture de 1938, était un cas d’étude pour les mécaniciens de l’équipe McLaren, présents pour accompagner une escadrille de McLaren 720S, mises en démonstration pour les amis de Richard Mille.

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La marque horlogère franco-suisse est partenaire du constructeur automobile et quelques heureux poignets étaient équipés de montres RM 11-03 McLaren ou RM 50-03 McLaren F1. Cette dernière est une machine de précision logée dans un boîtier réalisé dans un matériau inédit, le Graph TPT®; un carbone constitué de 600 couches de fibres croisées enrichies en graphène. 6 fois plus léger que l’acier, ce nanomatériau révolutionnaire est aussi 200 fois plus résistant. La légèreté est le sujet central des recherches menées par McLaren dans tous les domaines, et les participants se sont vus proposer les toutes nouvelles lunettes développées par les ingénieurs de la marque, en collaboration avec le lunetier Lamy et utilisant pour la première fois des verres solaires Leica Eyecare, au traitement novateur, conçus pour la conduite. Petit plus, les branches des montures en titane s’ouvrent en élytre, à la manière des portières de la sportive de McLaren.

Car, au Rallye des Légendes, organisé par Patrick Peter et les équipes de Peter Auto, ce sont bien sûr les petits détails qui font toute la différence. Exemple type : cette Porsche blanche passant presque inaperçue sur les routes de campagne mais dont la seule présence sur le parking jouxtant les arènes de Ronda provoque l’attroupement. Les connaisseurs ont déjà repéré les petits feux caractéristiques, les jantes larges et les ouïes d’aérations sur les custodes en matériau plastique. Accolée au logotype 911 inscrit en noir, la lettre R lève tous les doutes. Il s’agit bien de la plus rare et de la plus recherchée des 911. R pour Rennen, c’est-à-dire « course » en allemand. Brièvement produite entre 1967 et 1968, cette voiture de course portait les espoirs en compétition de la firme de Stuttgart après la très belle 14ème place au général d’une 911 en classe GT au Mans en 1966. Equipée du moteur de la Porsche 906, dit Carrera 6, à simple arbre à cames en tête et carburateurs triple corps délivrant 210 ch à 8000 tr/mn, la 911 R n’assume que 830 kg sur la balance, soit quelques 120 kg de moins qu’une 911 T de la même époque. Qui dit mieux ?

Sous l’ombre tutélaire d’une grande statue de taureau de combat guetté du coin de l’œil par le buste d’Hemingway, rappelant que « Papa » avait ici ses habitudes, les afficionados de la marque allemande se pressent aussi autour de la Porsche 356 Speedster de 1959, tellement rare dans cette version GT, ou, bien sûr autour de la 959 de 1987. Une supercar emblématique de la démesure des années 80, seulement produite à 283 exemplaires, y compris en comptant ceux ayant appartenus à Herbert von Karajan ou Bernard Tapie et, bien entendu, les deux voitures, en version à 4 roues motrices, victorieuses du Paris-Dakar en 1986 pilotées par les équipages  René Metge / Dominique Lemoine et Jacky Icks / Claude Brasseur. Autre curiosité parmi les voitures présentes en Espagne cet automne, la Porsche Carrera GTZ de 2004. Dans un décor semblable, Corneille ne faisait-il pas dire déjà à son Rodrigue que la valeur n’attend pas le nombre des années ?

Les connaisseurs de voitures anglaises n’étaient pas en reste avec la présence de plusieurs raretés délicieusement british. Une paire d’Allard J2X et notre Alvis TD21 ne perdaient rien de leur prestige, même si leurs blasons sont depuis longtemps disparus. Toutes aussi surprenantes au détour des routes des villages blancs de la province de Cadix, dans ces reliefs escarpés inchangés depuis ce XVe siècle où ils étaient la dernière frontière entre le monde chrétien et l’emprise islamique sur la péninsule ibérique, deux rares Aston Martin se donnaient la réplique au gré des lacets et virages dont, au loin, le rocher de Gibraltar, battant pavillon britannique, semblait une hypothétique ligne d’arrivée.

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Sanguine dans sa robe de pourpre, la DB 2-4 Competition Spyder se faufile avec aisance. Sa carrosserie est bien sûr inhabituelle. Commandée par Stanley Harold « Wacky » Arnolt en 1953, elle n’a été exécutée que pour trois voitures en tout. Elles sont équipées du 6 cylindres en ligne de 2 992 cc de cylindrée alimenté par deux carburateurs et développant une puissance maxi de 140 cv à 5 000 t/mn. Le poids total de cette Aston Martin qui aurait pu prétendre à la compétition est de seulement  1150 kg, ce qui lui confère des performances assez remarquables, comme il a été facile d’en juger, sous un vol de grands rapaces, dans l’étroit et sinueux Caminito del Rey. Un « chemin du roi » bien connu des randonneurs, y compris pour sa réputation d’être l’un des plus périlleux au monde.

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L’autre belle Aston Martin du groupe, la DB3 S de 1955, aurait pu tenter de prendre la vedette sur le circuit Ascari. Flegmatique, c’est-à-dire britannique – à moins que ce ne soit l’inverse- son propriétaire préfère laisser s’afficher le détenteur de la Ford GT40, l’autre succès de John Wyer. La DB3 S n’a plus aucune preuve à faire, d’autant que l’exemplaire présent (châssis DB3S/101), une version « client », a couru en 1955 et 1956 en Angleterre, remportant une victoire et deux troisième places, et s’aligne depuis plusieurs années au départ des grandes épreuves historiques, telles les Mille Miglia ou Goodwood Revival. Une auto qui exhale un délicieux parfum d’huile de ricin, finalement tout à fait compatible avec la saveur de l’huile d’olive andalouse.

Pour le plus grand plaisir de tous les équipages, les haltes sont gourmandes. Spectaculaire, la paella géante cuisinée dans son grand plateau traditionnel de cuivre repoussé, en plein air, sur la place principale de la forteresse de l’Alcazaba, symbole de la puissance de la dynastie Nasrides, dernier bastion de l’empire des Maures au XVe siècle, restera dans les mémoires.

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Tout autant que la savante dégustation de l’huile Conde de Mirasol, considérée comme la meilleure du monde, guidée par Maria José San Roman et sa brigade du restaurant étoilé Monastrell. A moins que les souvenirs ne se portent vers l’ultime dîner, ponctué des accents d’une guitare vive et des prouesses des danseuses de flamenco. Un art de vivre généreux et joyeux, loin des caricatures faciles d’une Espagne de carte postale.

Avant de se séparer, les participants du rallye des Légendes Richard Mille, formant une sorte de Club, promettent de se retrouver l’an prochain. La destination exacte est bien sûr tenue secrète, mais Patrick Peter a le souhait d’alterner entre voyages lointains et (re)découverte des routes de France et évoque déjà l’autre côté des Pyrénées ; le Pays Basque. Mais pour l’heure, chacun préfère songer à ces contrées d’Espagne qu’il vient de parcourir, ces immensités de champs d’oliviers géométriques, peignés comme des vignes, entre les collines rondes et pierreuses des sierras de ce pays de l’or jaune.

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Il faudrait plus souvent songer à mettre le cap sur l’Espagne et ses routes impeccables et désertes pour les escapades motorisées. Relire Paul Morand n’est, une fois de plus pas inutile. Dès les années 50, l’écrivain-voyageur prévenait ses contemporains : « La vie automobile a encore des délices. Les délices d’au-delà de l’Ebre, d’au-delà du Tage étaient, depuis des siècles, à la portée de la main, mais aucune main ne se tendait pour les prendre. Aujourd’hui, on se les arrache comme un ballon de rugby. Notre époque, si bête à temps d’égards, ne l’est pas tant qu’on le croit… » C’est d’actualité.

F.B