Suze… Quatre lettres et un jaune identifiable entre tous, presque solaire. Quatre lettres qui appartiennent au panthéon des marques les plus représentatives de l’esprit vintage hexagonal, celui dans lequel flottait le doux vent de l’insouciance, quand le Tour de France n’était pas pollué par le dopage et où l’on prenait le temps de vivre. L’époque bénie où l’enfance nous plongeait dans les placards des grands-parents, entre cachous Lajaunie, tablettes de chocolat Suchard et bouteille de Suze, le goût de l’enfance est forcément jaune.… Vous croyez tout connaître de l’apéritif vintage le plus décalé ? Sachez déjà qu’il faut entre 10 et 15 ans de croissance aux racines de la gentiane pour pouvoir intégrer le processus de fabrication de la Suze. Pour le reste, c’est par ici….

Par Laurène Bigeau

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© Pernod

Elle fêtait cette année ses 130 ans et n’a jamais paru aussi jeune…

Sa recette apéritive innovante -dans laquelle la gentiane vient remplacer le vin – reste inégalée depuis 1889, année de l’Exposition Universelle où l’on célèbre l’industrie française en découvrant la Tour Eiffel. La Suze s’y impose cette année-là comme l’apéritif préféré des petits frenchies et se voit récompensée d’une médaille d’or lors de l’Exposition. Les distinctions ne s’arrêteront pas là puisque les Expositions Universelles de Turin, Gand et Bruxelles lui emboîteront, entre autres, le pas.

Le lien avec Gustave Eiffel se retrouve également à quelques kilomètres de Perpignan dans la ville de Thuir, où sont toujours situés les ateliers de fabrication de la belle ambrée, réalisés par l’architecte dans l’ancienne gare de triage des caves Byrrh. Plébiscitée dans sa version classique, elle a depuis su épouser son époque en proposant des produits déclinés.

 

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La gentiane © Pernod

Son patronyme reste entouré de mystère…

Le doute persiste sur le nom de cet apéritif qui connait un public d’irréductibles. Si certains l’attribuent aux origines familiales de son créateur Fernand Moureaux, lequel aurait souhaité rendre hommage à sa chère belle-sœur prénommée Suze, férue de l’amertume si singulière de la gentiane, pour d’autres le patronyme porte le nom d’une petite rivière suisse baptisée du même nom, localisée aux abords des lieux de récoltes des ingrédients élaborant la fameuse liqueur… Le mystère demeure entier, et ce n’est pas pour nous déplaire…

 

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D.R

La forme de sa bouteille inimitable tient du hasard…

On a tous une bouteille de Suze dans son placard, et sa forme atypique toute en longueur n’a échappé à personne. Si le dessin de ce flacon parait avoir été mûrement réfléchi, c’est le hasard le plus complet qui a mené Henri Porte, l’associé de Fernand Moureaux, à se rendre dans son grenier pour tomber sur un modèle qui l’a fortement inspiré. En 1896, la bouteille étroite et allongée, à la couleur ambrée et au col court, marquait là une signature visuelle de taille. Suze portait haut et fort un habit élevé désormais au rang de véritable icône.

 

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© Pernod

Le bouche à oreille comme simple communication …

Henri Porte était un communicant avant l’heure et a su se positionner en pionnier des relations publiques. Son truc à lui, ce n’était pas de miser sur l’affichage mais de lui préférer la démultiplication du message oral. A Paris en cette fin de XIXème siècle, il fallait frapper au cœur de l’agitation du poumon de la capitale : Les Halles ! Il eut ainsi l’idée de s’acoquiner avec un jeune garçon boucher prénommé Boulmier, véritable figure du quartier, qui trouva le ton adéquat pour répandre avec talent la réputation prometteuse d’un apéritif d’un nouveau genre. Pari gagné auprès des mondains et des oiseaux de nuit qui adoptèrent rapidement la Suze pour initier le succès que l’on connaît.

 

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A Thuir © Pernod

Une concurrence a failli stopper la grande jaune dans son élan…

Voguant en plein succès, la marque n’avait pas imaginé une fois passé à l’affichage publicitaire que les mentions d’origine de sa gentiane, en provenance des Vosges et du Jura, risquaient d’attirer les foudres d’un concurrent mal attentionné ; ce dernier entreprit les cafés auvergnats en faisant un boycott offensif arguant que sa gentiane était quant à elle bien de chez eux ! A la veille de l’été, le beau-père d’Henri Porte eut l’idée de confectionner un panneau « ici champ d’arrachage de la gentiane pour la Suze » qu’il courut planter en Auvergne accompagné d’un photographe. De cette opération ultra réactive fut issue une série de carte postale estivales avec un message signé de sa main « je pars en vacances mais je ne veux pas que vous manquiez de Suze« , coup de maître car les commandes affluèrent !

Bientôt noël, varions les plaisirs en découvrant la grande jaune sous un nouveau verre pour revisiter les quatre lettres pure on the rocks, ou en s’essayant aux cocktails (notre ami Pierre, chez Marcel, souvenez-vous, les maîtrise tout particulièrement) tout est question de style pour s’adonner à la « French Amertume » !

L.B