Alors que j’écoutais avec la plus grande attention un proche me raconter la pénibilité de certains de ses moments d’ennui, et moi qui y porte une attention certaine, j’ai songé. Avons-nous oublié de nous ennuyer ?

Par Nicolas Amsellem

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L’Ennui, d’Alberto Moravia (1960), adapté au cinéma en 1963 par Damiano Damiani sous le titre L’Ennui et sa diversion, l’érotisme.

L’ennui, cet état de lassitude qui se confond dans une impression de vide et d’esprit occupé par des pensées métaphysiques, a souvent été perçu comme état à éviter absolument, davantage aujourd’hui – en dehors des jours de grève, on ne parle même plus de lui. L’ennui a été évacué. Alors qu’il devrait faire partie intégrante de nos vies.

Le souci, c’est qu’il n’a plus le temps de s’intercaler çà et là, et nous manquons d’occasions de le maudire un peu. Il n’a plus le temps car nous sommes trop occupés, notre esprit est fixé dans une temporalité relative et ne peut plus témoigner de la finitude du corps qu’il supporte. Mais c’est aussi parce qu’il est craint que peu favorisent les moments où il pourrait apparaître.

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John White Alexander, Au Repos, 1895

Attention, il y a plusieurs types d’ennuis à ne pas mélanger, qu’ils soient individuels ou collectifs, et relatifs à nos différents états psychologiques. Du côté le plus sain cet ennui que l’on pourrait qualifier de « quotidien » qui définit des moments où nous n’avons rien à faire proches d’un état de plein repos, et d’un autre côté plus extrême l’ennui latent, forme de mal-être existentiel profond qui déchaîne depuis toujours les passions humaines. Plus proche de l’état de dépression.

L’ennui est un moteur puissant à ne surtout pas prendre à la légère. Il est un moteur de l’histoire humaine. Le « grand » Ennui, développé par le penseur George Steiner dans Le Château de Barbe-Bleue, caractérise le sentiment qui a animé un XIXe siècle suivant la Révolution Française, les batailles Napoléoniennes, puis, un vide. Une forme d’immobilisme et des énergies frustrées. Madame Bovary qui prend une poignée de Capharnaüm et qui « n’existait plus ». L’ennui c’est donc ça aussi. C’est un mal être existentiel et qui peut être à la fois individuel et collectif, qui ronge jusqu’à un moment de rupture bien souvent cruel. C’est l’ennui dans son étymologie la plus stricte inodiare pour « rendre odieux ».

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Amélie Beaury-Saurel, Dans le bleu, 1894

« Plutôt la barbarie que l’ennui » – Théophile Gautier

Les relations amoureuses en sont un parfait exemple. L’ennui du couple mène rarement à de grands accomplissements, et il se brise par la cruauté. Je m’ennuie avec toi, donc j’ai besoin de rompre cet état par un acte cruel, qui te fasse du mal, et qui donnera de toute façon davantage de sens à cette relation. C’est cet état qui caractérise Dino, le protagoniste de L’Ennui (Alberto Moravia, 1960), qui se manifeste chez lui par l’impossibilité de créer des liens avec le réel. Nous nous ennuyons quand le rapport avec notre environnement ne nous apparaît plus clairement. Dino se sent plus existant et semble sortir de son ennui quand il fait souffrir Cecilia. Nous nous plaçons plutôt ici dans un état d’ennui existentiel puissant.

De nos jours, si on ne s’ennuie plus, c’est que nous n’avons plus ce temps. Aujourd’hui encore, certains accorderont un pouvoir immense au fait d’être constamment occupés. Ne pas avoir une minute de libre semble être devenu une mode qui confère à la personne concernée une dynamique et une intelligence sans failles. Chose assez étonnante si l’on retourne un instant avant le XIXème siècle, quand le symbole de la toute-puissance se tournait davantage vers l’oisiveté… et l’ennui.  

L’ennui évacué donc, mais l’ennui pas mort. Sans devoir être considéré comme similaire à la méditation qui suppose de s’éloigner des pensées courantes, l’ennui doit au contraire être vu comme un moment important pour se faire face, se visiter, s’examiner. Et une part certes minoritaire occidentale mais grandissante ne le voit plus comme négatif mais constructif. D’autres l’avaient perçu depuis longtemps. 

L’ennui doit donc ponctuer nos vies naturellement, sans besoin que nous le refoulions ou le voyions comme tabou. Mais si vous me permettez de détourner une bien célèbre maxime, je dirais même que s’ennuyer est humain, mais persévérer c’est diabolique. Un ennui perpétuel ne peut qu’être propice à la cruauté.

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Jame Tissot, Jeune femme dans une barque, 1870

En conclusion donc, sans le chercher coûte que coûte, trouvons du temps pour nous ennuyer et ne l’évitons pas à tout prix. Il est à mon sens celui qui permet de connaître des côtés plus profonds et parfois sombres que l’on cherche à refouler. L’ennui est un sentiment humain fort, et il peut être dévastateur quand il se propage par effet de masse. Gardons à l’esprit le mot de Théophile Gautier : « Plutôt la barbarie que l’ennui. »

N.A