Révisez vos classiques. Le génépi, ce n’est pas ce tord boyaux avec une grenouille séchée que le brave fermier savoyard sort de son bahut et sert à Michel Blanc dans Les bronzés font du ski. Pas plus que cette liqueur dans laquelle il y a de la pomme – mais y’a pas que ça-, avec laquelle s’arsouille Lino Ventura dans la cuisine, le soir de la surprise party de sa nièce dans Les Tontons Flingueurs. Avec ça vous êtes bien avancés… Les écolos adorent, il y a des fleurs dedans. Et ils ne sont pas les seuls. Kezako le génépi ?

Par Aymeric Mantoux

Bronzés font du ski

Les Bronzés font du ski, D.R

En latin, Artemisia. Bon c’est bien gentil, mais le latin de cuisine ou de pharmacie, il y a belle lurette que plus personne ne sait ce que ça veut dire. Longtemps, le génépi est resté cantonné aux étagères des boutiques de souvenirs à Megève ou à Val Tho, entre un edelweiss sous plexiglas et une paire de chaussures de ski miniatures porte-crayons.

On avait donc le choix entre cette version commerciale, sucrailleuse à souhait, affichant haut et fort sa savoyaritude, et un ersartz artisanal conçu par les guides de montagne et transmis de génération en génération sous le béret. Un génépi pour le coup très alcoolisé dont je me suis longtemps demandé combien de pourcentage de fleurs de véritable génépi, au milieu de l’herbe à pâturage et des orties, se trouvaient dans la décoction.

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D.R

Car ce que le commun des mortels ignore c’est que le génépi ne se trouve pas sous le pas d’un cheval. Il s’agit d’une fleur de montagne qui pousse en altitude et dont les vertus médicinales sont connues par les moines depuis des siècles. Distillée, cette liqueur est bien meilleure que la Gentiane, mais demeure moins prisée que la Chartreuse ou la Bénédictine, devenues commerciales surtout à la fin du XIXè siècle.

C’est à peu près à cette époque là d’ailleurs que la généralisation du génépi en tant que digestif se fait sentir. Essentiellement en montagne, mais surtout en Savoie. Dans les années 1970, l’essor des stations de ski fait connaître ce breuvage des montagnards, qui, depuis n’a cessé d’osciller entre ses deux versions, à nos gosiers pas tout à fait ni semblables, ni toujours aimables.

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Et voilà qu’il revient en flèche, ce bon vieux génépi. Les mixologistes le remettent au goût du jour, ils apprécient ses saveurs herbacées, ses propriétés qui le rendent particulièrement digeste, sa tonicité et sa couleur d’infusion mordorée. Après être passé de mode, voici que la liqueur d’armoise (la fleur de génépi est de la même famille, comme l’absinthe d’Apollinaire et de Baudelaire) revient sur les tables, sur les chariots de liqueurs des tables étoilées qui, parallèlement, fleurissent en bas des pistes.

Le retour raté de l’absinthe dans une version édulcorée à la fin du siècle dernier (le XXe, eh oui, il faut s’y faire), achève de convaincre les générations X, Y et Z que le nouveau cool c’est le shot de génépi. Va comprendre, Charles. Bon, bien sûr, avec la crise économique et la récession chinoise, tous les descendants de bouilleurs de crus ont ressorti les alambics et entreprise de distiller qui du gin en Sologne, qui de l’abricot en aquitaine, qui des olives en Avignon. Les néo-distilleries ont le vent en poupe. On n’en a même jamais vu autant. Et bu autant par la même occasion. C’est un véritable boulot à plein temps (je devrais demander une augmentation à la rédaction des Grands Ducs).

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Du coup, on ne compte plus les petites marques artisanales, les liquoristes 12.0 qui ressortent de derrière les sommets leurs décoctions de génépi jaune, une plante rare, protégée, qu’il faut aller cueillir là-haut sur la montagne (mais pas dans le massif de la Vanoise, c’est interdit). Et croyez-en l’expérience, le résultat n’a rien, mais alors rien à voir, avec la cueillette du bouquet d’églantine de la chanson. Zai zai zai zai.

Mais revenons-en à nous moutons. Si le génépi s’est imposé comme l’élixir de jouvence des sports d’hiver, ce n’est pas uniquement en raison de ses vertus médicinales, ni de son goût, fin, aux notes légèrement poivrées. C’est un excellent tonifiant ! Coup de froid, coup de fatigue, le génépi stimule donc le corps et l’esprit, pur à température ambiante ou glacé dans une petite flasque entre deux pistes et même en infusion en cas de rhume ou d’état bronchiteux. Peut-être que les chinois devraient l’essayer contre le coronavirus ? Sait-on jamais. Une chose est sûre, on n’a pas fini d’explorer les vertus de la plus célèbre des plantes alpines.

A.M

On boit un coup ?
Bien sûr les meilleurs sont artisanaux… mais pas en vente libre!
Sinon, le Dolin 1821 est très bien, celui de la Distillerie des Alpes aussi, et le génépi des frères chartreux !