Géraldine Cario n’est jamais aussi à l’aise qu’entourée de ses oubliés. Ils sont nombreux, silhouettes sépia de photographies anonymes, souvenir d’objets trouvés, relique reconstituée, vestige d’une époque ou d’une autre. Ils vivent à nouveau, ils parlent même, avec une douce mélancolie, à travers une ombre ou un trait de lumière, un mécanisme redécouvert, une accumulation de semblables. Saurez-vous les entendre ? Il faut pénétrer dans le labyrinthe du temps construit par l’artiste. C’est là que vous la trouverez, au milieu de ses propres souvenirs et gardienne de tous ces autres, ceux qui n’ont plus de nom.

Par Elsa Cau

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Géraldine Cario, courtoisie de la galerie Laure Roynette, Paris

A notre arrivée, un bruit de roulement. Le son est profond, plein et lourd sur le béton. Géraldine Cario est en pleine expérience. Elle fait rouler les boules de billard au sol, les écoute, s’arrête, recommence, lève le nez. “J’y travaille, je réfléchis à comment les faire bouger. J’adore le bruit qu’elle font.” Bienvenue dans l’univers protéiforme de l’artiste : ici, tout s’observe et trouble, théâtre d’histoires mélancoliques, témoins du temps qui passe. Surtout, tout est histoire de mémoire. 

Chaque deuil rappelle tous les autres. Quand ai-je pensé cela pour la première fois…” Tout a commencé avec un appareil photo. Non, il faut remonter plus loin, tout a commencé avec un miroir. A son premier déménagement, Géraldine Cario est enfant. “J’étais toute petite. Ca n’était pourtant pas grand chose ! Nous changions d’appartement mais restons dans le XVIe arrondissement. Les hauteurs du plafond n’étaient pas les mêmes. Chez nous, il y avait un grand miroir. Je savais qu’il ne pouvait pas venir avec nous.” La petite fille récupère un morceau de bois doré du cadre, le pose sur un ruban bleu, l’enferme dans une boîte qu’elle conserve. Déjà, le rituel, la conscience aigüe “de départ et de fin, du caractère irrémédiable des choses, du temps.” 

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La vie passe. Les études, le droit, la psycho, l’Essec. Le travail, au pluriel : en mairie, à l’UNESCO, en finance. “Tout ça, c’était de l’acrobatie.” L’acrobate, ça lui va bien, toujours tendue entre deux fils, plusieurs situations, équilibriste du temps. Des amis, le mariage, les enfants. Pendant tout ce temps, elle écrit, elle installe “chez nous, j’envahissais. Les murs, le sol, je mettais des objets en rapport, j’accumulais.” Inlassable chineuse d’objets rouillés, troués, cassés, elle leur donne une seconde vie, les élève au rang de reliques dans une installation majestueuse, les intègre à ses cabinets de curiosités, les dignifiant à la manière des studiolo de la Renaissance. 

La mémoire comme pansement : Memory Box et Gustie à Berlin

Un, deux, dix, vingt appareils photos, tous anciens. “Je me suis aperçue que la majeure partie d’entre eux avait été fabriquée entre les années 1920 et l’immédiat après-guerre. Donc, c’était vraiment la photographie d’une époque. De l’avant et du juste après. Je ne savais pas à qui ils avaient appartenu, ce qu’ils avaient vu. J’en ai trouvé en Allemagne, en France, dans toute l’Europe. J’ai tout d’abord pensé que c’était moi qui leur demandais des comptes, en les plaçant face-à-face. Mais finalement, n’était-ce pas eux ?”

Comme la cartographie muette d’une époque, ses non-dits, ses oublis, l’aura contenue d’un objet qui a tout vu, des amours, des souffrances et des pertes, des vies entières. “Et puis, l’objet survit à la mort, à tout. Sa portée est infinie.Memory Box naît d’un entrelacs de questionnements personnels et universels. De la petite histoire mêlée à la grande. En filigrane, la conscience d’un peuple. 

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« Memory Box », détail, courtoisie de la galerie Laure Roynette

Si elle n’avait pas été rappelée à l’ordre par les concours des grandes écoles, Géraldine Cario n’aurait peut-être pas mis en sourdine ses rêves artistiques pendant quelques années. Peut-être n’aurait-elle, d’ailleurs, pas vécu la même vie : “j’adorais la vie à Jérusalem. J’étais tombée amoureuse de la bibliothèque de l’université, que je voulais intégrer, avec sa vue invraisemblable sur les montagnes de JudéeJ’ai toujours été très sensible aux espaces. Jérusalem, dès l’adolescence, m’a happée. J’ai pensé ‘c’est là’.”

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« Gustie à Berlin »

Le rapport à la religion est ainsi présent : instinctif, sensible. C’est donc de là, que provient cette sensation paradoxale, à la fois grave, mélancolique mais dans laquelle la vie et son élan furieux priment. “C’est très fort d’aller vers la vie. Les Juifs se sont tus après la Shoah, parce qu’il fallait vivre ! Pour le présent et pour le futur. Mes grand-parents n’ont jamais parlé de leurs frères et soeurs, de leurs oncles et tantes. – Et la seule anecdote familiale que je connaisse célèbre cet élan. J’en ai tiré une oeuvre : Gustie à Berlin.”

Allemagne, 1938. Pendant la Nuit de Cristal, la grand-tante de Géraldine Cario quitte, juste à temps, son appartement berlinois. Les Nazis se contenteront de le mettre à sac. Détail barbare, la destruction minutieuse de la vaisselle cachée dans les faux plafonds. A son retour, elle trouve le sol jonché des morceaux de porcelaine brisés. L’anecdote de Gustie prend forme dans l’oeuvre de sa petite-nièce, inégaux tessons blancs enfermés dans une vitrine. De la fugacité des choses.

 

Doux mécanismes de réparation

Réparer, voilà ce que je fais. Pas pour moi, mais pour le monde. Le constat de la catastrophe ne m’intéresse pas, je l’ai intégré depuis longtemps. Ce qui me fascine serait plutôt cette pulsion de vie. Vivre avec l’irréparable. Espérer.” La petite fille qui devinait tout, même sans mots, de l’histoire qui la précède, se serait-elle transformée en guérisseuse de souvenirs ? 

Cathartique est le terme. Dans Angles Morts, elle stoppe nette la chute de ces lunettes anonymes, tordues, privées d’yeux et de propriétaires. Qu’ont-elles vu, qu’ont-elles lu, vécu ? Le temps l’a englouti. Fixées dans la résine, rendues sujet central d’un morceau de mémoire, Géraldine Cario leur offre un regard. 

Dans ses Emballements, elle réunit ses objets orphelins. Les momifie à l’aide d’une chemise, celle qu’elle avait porté à l’enterrement de son père. “Je leur ai fait peau neuve, pour leur donner une seconde vie. Et puis, cette réflexion me trottait dans la tête : dans la première partie de sa vie on s’emballe, dans tous les sens du terme, c’est-à-dire qu’on s’enthousiasme et qu’on accumule un certain nombre de couches protectrices; dans la seconde partie de sa vie, on déballe. Soit on se débarrasse des couches superflues, soit… La question reste ouverte. Souvent, ce n’est d’ailleurs pas la réponse qui nous manque mais la véritable question.”

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L’atelier de l’artiste contient ces mille détails réappropriés, véritable refuge de l’oubli. Ce squelette, là-bas ? D’anciennes pipes-cibles de tir des fêtes foraines, orphelines du temps : désormais les enfants tirent les ballons. Disposées comme une ossature archéologique. Ou un parcours de vie, avec ses accidents et ses trébuchements ? Et cette toile d’araignée par ici ? “Je l’ai nommée Cartographie du Je. Nous déplaçons des curseurs sur nos idées antinomiques. Liberté/responsabilité, actions/inhibitions… Le cerveau crée-t-il la toile, ou s’articule-t-elle de façon à piéger le cerveau ?Laisser les oeuvres “ouvertes”. Les questions en suspens. 

Plus loin, des cartons de trésors perdus, des expériences de lumières et de coton, d’aiguilles et de bric-à-brac rendus poétiques, de petites boules de cheveux, les siens et ceux des enfants, comme autant de témoignages de tendresse, à la manière des bijoux de cheveux du XVIIIe siècle, des agrandissements de photographies anciennes et anonymes, généalogie réinventée. Un regard, une main, sur lesquels un oeil, le sien, s’est enfin attardé de nouveau, en reine du royaume de la mémoire.

E.C