Vous souvenez-vous, enfant, presque adolescent, de vos premiers émois érotiques ? Tout part d’une anecdote, d’un détail, d’une découverte… Pour notre contributeur, c’était T-X, diabolique robot féminin de Terminator. Chronique.

Par Nicolas Amsellem

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« Crème caramel », court métrage érotique de Nowness et Canada

J’aime à me remémorer certaines scènes de mon enfance. J’avais 11 ans, et au milieu de la montagne de magazines que mes grands-parents empilaient sans cesse sur ce canapé gris cendre du salon, feuilleter les pages d’un journal télévisé avait pris une ampleur inédite. Le soir même se jouait à la télévision l’épisode 3 de Terminator, et l’aperçu du film sur le programme télévisé dévoilait T-X, le robot féminin de dernière génération interprété par Kristanna Loken dans une tenue de crocodile rouge démontrant sans aucune difficulté qu’un corps de femme se cachait bel et bien derrière celui de la machine. Mais pas question pour moi de voir le film. On ne m’y avait pas autorisé.

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TX, le robot féminin dans Terminator 3, D.R

Une autre arme, bien plus intéressante que le lance flamme du T-X dissimulé dans son bras se révélait alors un compagnon très utile ce soir d’infortune télévisée : mon imagination. J’imaginais cette femme au regard froid de la machine dans lequel résidait encore une once de chaleur et de malice humaines. Je songeais attentivement à cette chevelure rigoureuse et fermement maintenue, sans un petit cheveu dépassant ne venant semer pagaille. Et surtout, j’avais plaisir à l’imaginer dominer Monsieur Univers jusqu’à le rendre fou, ce moment où la folie se matérialise par une erreur du système rendant Terminator asservi, aux pieds de celle qui l’avait vaincu.

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TX, dans Terminator 3, D.R

“Oui, l’imagination est la Reine indétrônable de l’érotisme. On y sème un brin d’idée, et un écosystème d’outils merveilleux au service de son maître se met en branle.”

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Salvador Dali, Le Grand Masturbateur, 1929 © Musée national centre d’art Reina Sofia, Madrid

 Oui, l’imagination est la Reine indétrônable de l’érotisme. On y sème un brin d’idée, et un écosystème d’outils merveilleux au service de son maître se met en branle. D’une image, ôtée du réel ou de l’imagination pure, naît un mouvement, puis du mouvement, un scénario, l’éclat d’un regard, la douce mélodie d’une voix, la sensualité d’un corps qui s’anime. L’imagination est accessible universellement, se donne à tous sans retenue. Pour l’invoquer, le strapontin du métro suffit en un battement de cils, et une nuit entière nous laisse songeur pour tout le jour d’après.

Il faut être honnête, une grande part de l’imagination sert notre soif d’érotisme. Les rêves conscients où l’on se perd tous, hommes et femmes, à intervalles réguliers ne concernent pas, sauf obsession particulière, la bouture de plantes. Ils gravitent généralement autour de pensées érotiques, de réussite ou d’ailleurs.

Le sujet de l’imagination est là, tout proche. Il peut se tenir à un mètre de nous, il peut être le fruit d’une unique rencontre, ou d’une énième. Du néant naît l’univers. D’une rencontre fortuite dans la rue, d’un échange vif de regards défiants, ne laissant qu’une vague odeur agréable dans l’air et le souvenir d’un visage et d’un corps. 

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« Crème caramel », court métrage érotique de Nowness et Canada

Mais l’imagination est à prendre avec retenue, en particulier quand on s’attelle à la sphère érotique. On se ne saurait se reposer uniquement sur elle et en tirer des conclusions. Elle nous bande les yeux, nous laisse avancer à tâtons et construire l’architecture d’un monde qui nous obsède et nous rassure, et s’évanouit en volutes de songes, nous laissant nus devant une réalité toute différente. Plus que tout, il faut toujours garder à l’esprit que l’imagination et ses images érotiques n’apparaissent probablement pas ex-nihilo, mais se nourrissent malgré nous d’un passé vécu, de désirs enfouis et de lieux vénérés. Toute la complexité est que l’imagination doit donc, dans certains cas, être l’amorce d’une concrétisation dans le réel. Sans véritable notion de temps. 

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« Crème caramel », court métrage érotique de Nowness et Canada

Du haut de mes onze ans et de mon expérience érotique en construction, inspirée d’une simple image de programme télévisé, cet épisode pouvait déjà révéler des inclinaisons et caractéristiques d’attraction envers la gent féminine. Activités que je laissais alors à un futur lointain étant donné mon jeune âge, ayant encore besoin de me nourrir et d’affiner ma quête d’érotisme. Puissant pour un court songe, n’est-ce pas ?

Me suis-je éloigné aujourd’hui de cet enfant et ses rêves érotico-mécaniques ? Trop à mon goût. Le fonctionnement de mon imagination abreuvée perpétuellement d’images n’a paradoxalement plus la même richesse et créativité qu’auparavant. Et surtout pas la même innocence. Elle n’est pas morte, loin de là et dessert toujours un besoin insatiable d’érotisme. Il s’agit de ne pas être nostalgique de cette époque adolescente, mais prendre conscience d’étapes d’imagination dans la vie, forgées par les expériences, les désirs, les peurs, et aussi une abondance d’images, de sons et d’influences qui viennent l’altérer.

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Dans le film Inception (2010), l’inconscient est roi. D.R

Quinze ans plus tard, cet épisode encore gravé dans ma mémoire, l’expérience s’est donc taillée un répertoire de choix. Si l’imagination ne créé pas “ad hoc” des images, visages et situations servant notre soif d’érotisme, le chemin que j’ai parcouru, mes rencontres, désirs et interdits se sont enrichis et viennent apporter la nourriture nécessaire à l’imagination. Seulement, avec des activités liées au responsable monde des adultes, mes expériences conscientes d’érotisme se sont rendues plus rares, par simple manque de temps. Pas de doute : l’inconscient doit faire ce travail pour moi par ailleurs, mais mon imagination érotique se laisse plus facilement amadouer par une certaine simplicité, tout aussi belle d’ailleurs. Plus de grands élans créatifs reconstituant un univers fantasmé, l’homme que je suis aujourd’hui sait davantage ce qu’il aime et souhaite. Tout en laissant une part de flou fantasmé sans laquelle on ne pourrait avancer.

De nos jours et dans mon esprit, l’imaginaire se comprime souvent pour laisser place à une forme de réflexion intellectuelle, certains assimilant l’imagination à un réel faussé, et nous rabâchant à longueur de journée que les rêveurs ne seront pas les winners en restant confinés dans les sphères de l’imagination. Pourquoi imaginer alors qu’il faudrait agir ? De la mesure dans toute chose, l’équation est toujours la même.

N.A