Entre gestes-barrière et distanciation sociale, durant cette période où les contacts humains sont proscrits, nous en sommes souvent réduits à nous saluer par des signes de mains. Et ça ne date pas d’hier ! Dans les tableaux anciens également, les signes de mains ont leur importance. La façon de positionner les mains, les bras ou les pieds ne relève pas du hasard. Elle peut puiser dans la culture religieuse, traduire un état d’anxiété ou de confort, et peut même nous renseigner sur le statut social du modèle. On décode pour vous quelques gestes, barrière ou non.

Par Mégane Ollivier

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Hyacinthe Rigaud (1659-1743), étude de mains, vers 1710-15 © Montpellier, Musée Fabre

1. La main dans l’ouverture de la veste, une politesse

La main à demi-cachée dans un gilet ou dans une veste apparaît souvent dans les portraits d’hommes. La première explication à ce geste serait d’ordre médical et renvoie aux portraits de l’empereur Napoléon Ier, les épaules rentrées, une main sur l’estomac, souffrant manifestement de douleurs intestinales persistantes.

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Pierre Allais (1700-1782), Portrait de Louis-Urbain Aubert, marquis de Tourny (1695-1760), 1748, ©Bordeaux, musée des Beaux-Arts

Pourtant, on croise régulièrement ce geste bien avant le XIXe siècle, et les écrits de  l’ecclésiastique Jean-Baptiste de La Salle (1659-1719) sur la bienséance chrétienne laissent davantage penser qu’il s’agirait d’une règle de civilité : “C’est un défaut de croiser les bras sur la poitrine, de les entrelacer derrière le dos, de les laisser pendre avec nonchalance, de les balancer en marchant. (…) Si l’on n’a point de canne, ni manchon, ni gants, il est assez ordinaire de poser le bras droit sur la poitrine ou sur l’estomac, en mettant la main dans l’ouverture de la veste”. Tout un programme.

 

2. Les mains sur les hanches

Geste de contrariété ou de réflexion, les mains posées sur les hanches révèlent une volonté de distanciation avec son interlocuteur.

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Rembrandt van Rijn (1606-1669), Portrait of a man with Arms Akimbo, 1658, ©Ontario, Kingston, Agnes Etherington Art Centre

Elles sont souvent positionnées de manière inconsciente, les coudes formant visuellement un triangle pointé vers l’extérieur, invitant l’interlocuteur à garder ses distances. L’un des exemples les plus célèbres illustrant cette position est probablement le Portrait d’un amiral peint par Rembrandt en 1658.   

 

3. La main sur la poitrine

Aviez-vous déjà remarqué cette façon peu commune de positionner ses doigts sur sa poitrine ? La paume de la main droite est posée sur le torse, le majeur et l’annulaire sont rapprochés alors que l’index et l’auriculaire en sont écartés. 

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Domínikos Theotokópoulos, dit Le Greco (1541(?)-1614), El caballero de la mano en el pecho, c. 1580, ©Madrid, museo del Prado

En vogue au cours du XVIe siècle, cette attitude a suscité de nombreuses théories religieuses et médicales sans qu’aucune ne puisse satisfaire pleinement l’opinion. L’explication retenue comme étant la plus cohérente serait une référence à la position de la main de la Vierge allaitant l’Enfant Jésus, pinçant sa poitrine. Un geste naturel qui, en dehors d’un contexte religieux, deviendrait donc un symbole de protection maternelle.

 

4. La fica, un pied de nez à la bienséance

Le geste de la fica (“figue” en italien) consiste à placer son pouce entre l’index et le majeur.

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Anonyme caravagesque nordique (Simon Vouet ?), Homme faisant le geste de la fica, c. 1615-1625, ©Lucques, Palazzo Mansi

Née dans les tavernes romaines, la fica est un geste de provocation, mimant une position sexuelle, ou une insulte violente. Très en vogue au cours du XVIIe siècle, on la retrouve dans de nombreux portraits mettant en scène de grossiers personnages issus des bas-fonds de l’ère baroque où règnent ivresse, jeu et luxure.

 

5. Bras et jambes croisés

Réflexe mondialement adopté dans un contexte anxiogène, les jambes ou les bras croisés forment une posture de protection et de contrôle. Les spécialistes du langage corporel admettent que cette position de confort trouve sa source dans l’enfance : croiser ses bras est un moyen inconscient de se rassurer en s’enlaçant soi-même. Il n’est donc pas étonnant de retrouver fréquemment cette position dans les portraits illustrant un un moment singulier, souvent inconfortable et donc favorable au développement du stress. 

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Francisco Goya (1746-1828), Tiburcio Pérez y Cuervo (1785/86–1841), the Architect, 1820, ©New York, The Metropolitan Museum

À l’inverse, les bras ou jambes croisés peuvent aussi illustrer une position de confort et de relaxation lorsque le contexte social le permet.

 

6. Le pied royal

Qu’il s’agisse de peinture ou de sculpture, la position du corps et notamment des pieds est essentielle dans les portraits officiels. Sous l’Ancien Régime, la position simple et naturelle des pieds, côte à côte, était associée au Tiers état. Pour se distinguer, il était donc courant de se faire portraiturer, comme le roi, un pied pointé devant l’autre, resté en arrière et de profil. Il est d’ailleurs amusant de noter que les célébrités adoptent encore aujourd’hui cette pose devant les photographes.

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Hyacinthe Rigaud (1659-1743), Louis XIV (1638 – 1715), roi de France, 1701, ©Paris, musée du Louvre

Ouvrez l’œil ! Chaque geste porte en lui un sens symbolique et peut traduire notre état émotionnel, il suffit de savoir les lire. Parfois inévitables car inconscients, ils sont aussi le moyen de mieux se comprendre et, ici, de mieux appréhender les tableaux. Même le mensonge peut être décelé grâce à la gestuelle corporelle. On le devine, paraît-il, par un clignement accentué des yeux, illustrant ainsi une contradiction entre ce qui est dit oralement et ce qui est pensé intérieurement… 

M.O