Tous les amateurs de montres connaissent François-Paul Journe, Roger Dubuis, ou encore Gérald Genta, qui ont donné naissance aux grandes marques horlogères portant leur nom. Mais qui a jamais entendu parler de Jean-Claude Gueit ?

Par Aymeric Mantoux

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Il est mort il y a peu et sa disparition n’a pas fait l’objet d’une ligne dans la presse. Manque de pot, il n’était ni joueur de foot ni victime du Covid. Mais tout simplement watch stylist ou plus simplement styliste -c’est ainsi qu’il se définissait-, à une époque qui n’a pas souhaité conserver ses archives. Ceci expliquant peut être cela, Jean-Claude Gueit était l’une des nombreuses petites (par la notoriété, grandes par le talent) mains d’une industrie horlogère qui malheureusement ne retient que les noms des propriétaires ou des directeurs commerciaux des grandes marques de toquantes.

Gueit est pourtant l’équivalent dans le design horloger d’un Pininfarina ou d’un Chapron, que nos lecteurs connaissent bien, dans l’automobile. Les plus pointus connaissent Genta, à l’origine d’un certain nombre des plus grandes montres iconiques des décennies 1970-80. Mais peu connaissent l’importance de ce monsieur très discret, trop sans doute, qui a pourtant joué un rôle majeur dans l’horlogerie contemporaine, dessinant quelques unes des montres les plus vendues des trente dernières années.

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Jean-Claude Gueit © The Watches TV

Rolex, Patek Philippe, Vacheron-Constantin, Harry Winston, Movado, Omega, Corum, Audemars-Piguet, Girard-Perregaux… Voici une liste, qui n’est pas des moindres, des grandes maisons auxquelles le couturier de la mécanique a confié ses créations.

Disparu à 83 ans, cet homme de l’art né en 1937 aura passé plus d’un demi-siècle dans les coulisses de la haute-horlogerie à imaginer et dessiner gardes-temps d’exception, à la main, comme il est de coutume dans la joaillerie, avec force dessins, aquarelles et gouaches.

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Ses montres sont des bijoux ou ses bijoux des montres

Ses premières armes le mènent à la fin des années 1960 à créer des modèles pour Baume & Mercier et Piaget. Pendant plus de dix ans, pour Yves Piaget, il crée les lignes majeures de la marque, dont les modèles Polo. Pour Baume & Mercier, ce sera Riviera. Ses montres sont des bijoux ou ses bijoux des montres, il innove, intégrant les pierres dures dans les cadrans, les bracelets, en inserts, imaginant le sertissage « arc en ciel« , aujourd’hui très utilisé par Rolex dont c’est ensuite devenu une véritable spécialité.

Les plus grandes marques horlogères et les plus belles griffes de luxe lui demandent des montres, des stylos ou des briquets. Le style du watch designer ? Ne pas en avoir. Ou plutôt le mettre au service des grandes maisons qui l’emploient.

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Rolex Cellini arc en ciel, courtoisie 1stdibs

A l’époque, et c’est encore largement le cas aujourd’hui, un designer propose des dessins de montres, de boîtes ou de bracelets au responsable du design d’un horloger. Qui décide ou non d’acheter son dessin, moyennant quelques centaines d’euros… et les droits qui vont avec. Les récalcitrants ne sont pas recontactés et en Suisse, les noms des pestiférés circulent vite.

Dans ce marigot, seuls quelques grands noms se distinguent. Et peuvent faire monter les prix. Ceux qui sont identifiés comme ayant donné vie à des collections bankable, qui font remonter les courbes de vente de leurs clients. Encore aujourd’hui, nombre de modèles célébrissimes des marques comme Patek ou Rolex n’ont pas vu le jour dans les ateliers qui n’ont plus généralement de manufacture que le nom. Difficile donc de remarquer dans tel ou tel modèle l’empreinte de son créateur, d’autant que les dessins sont souvent retravaillés par la production, pour des raisons budgétaires, ou passés à la moulinette.

Sauf lorsqu’il confirme lui-même, avec le rare accord de la marque, un détail par lui inventé, à la manière des griffes des montres Harry Winston, qui lui auraient été inspirées, selon la légende, par les doigts de son fils alors que celui-ci dormait dans son berceau

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Comme quelqu’un de bien élevé, ses créations ne se sont jamais imposées dans la conversation. Elles sont venues naturellement, elles ont vécu, elles ont (souvent) vaincu.

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Ironie de l’histoire, le fils de Jean-Claude Gueit (Emmanuel Gueit, qui travaille notamment avec Rolex, Audemars et Cartier, ndlr) est également devenu designer horloger. On ne se refait pas. Au début des années 2000, Gueit quitte Piaget. Mais il manque tellement à la maison qu’on revient le chercher. S’ensuivent alors dix années pendant lesquelles il reprend la main sur les lignes de plusieurs maisons qui avaient vraiment besoin d’inspiration.

Equilibre, sens des proportions, connaissance de la technique, capacité à réinterpréter les codes d’une époque dans un esprit très néo-classique, voilà les qualités de l’horlogerie signée Gueit.

Comme quelqu’un de bien élevé, ses créations ne se sont jamais imposées dans la conversation. Elles sont venues naturellement, elles ont vécu, elles ont (souvent) vaincu. A rebours des études de tendance et des consommateurs bling bling, Gueit incarne les lettres de noblesse de l’horlogerie suisse et du luxe au XXe siècle. C’est un peu Madame de Guermantes survivant dans le Faubourg Saint-Germain face à l’avènement d’Odette Verdurin. Et nous on aime tellement, qu’on en redemande.

A.M