Giorgio (Marcello Mastroianni) est misanthrope. Seul sur son île battue par les vents et mordue par les vagues, l’illustrateur vit reclus dans sa drôle de maison-blockhaus avec son chien, Melampo. Liza (Catherine Deneuve) est mondaine, capricieuse et hautaine. A priori, peu de choses les réunissent. Mais c’est sans compter sur l’amour pour le dérangeant du cinéaste Marco Ferreri, qui réunit le couple à l’écran en 1972.

Par Elsa Cau

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Liza est de ce cinéma qu’on-ne-pourrait-plus-produire-de-nos-jours. On aurait tort, d’ailleurs, d’y voir une quelconque insulte au féminin. Liza n’est ni machiste ni féministe : il est ici simplement question, comme dans bien des films anticonformistes du réalisateur, du dérangeant et de la névrose.

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Dans la lignée d’un Buñuel, après avoir transformé Annie Girardot en femme à barbe (Le Mari de la femme à barbe, 1964), Marcello Mastroianni en déséquilibré gonfleur de ballons (Break-up, érotisme et ballons rouges, 1965), ou encore Michel Piccoli en assassin lubrique et blasé (Dillinger est mort, 1969), un an seulement avant l’orgie suicidaire de La Grande Bouffe (1973), Ferreri réunit le couple – à la ville – Deneuve-Mastroianni dans cette farce cruelle et doucement sadomasochiste. 

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Est-ce une lointaine réminiscence des études vétérinaires du réalisateur ? En italien, le film sort nommé La Cagna, comprendre la chienne ou la garce (c’est selon). Celui qui se désignait lui-même comme le cinéaste du mauvais goût y déploie sa fascination pour les déviances menant, en l’occurrence, à la folie pure. 

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La blonde et très Parisienne Liza (en tailleur Yves Saint-Laurent blanc évidemment) abandonne avec superbe, après une dispute avec son amant, le voilier sur lequel elle séjourne en Corse. Le solitaire, rustique et non moins superbe Giorgio, vaquant à ses occupations habituelles accompagné de son chien, découvre avec stupeur la jeune femme élégante, assise sur un rocher et appelant à l’aide. Ni une ni deux, il s’enfuit mais déjà, quelques heures plus tard, la dessine de mémoire, affaiblie et en pleurs. Finalement, il la recueille chez lui avant de la ramener auprès de ses amis le lendemain. 

Entre temps, ils sont devenus amants, brièvement, brutalement. Pas un souvenir impérissable, à priori. Et pourtant, Liza, attirée par une force inconnue, revient sur l’île de Giorgio. Peu à peu, les rôles s’échangent et la folie les gagne… 

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C’est un jeu cruel qui s’installe entre les deux amants. Liza, devenue obsédée par le fait d’attirer l’attention de son compagnon, finit par assassiner son chien en le faisant nager jusqu’à l’épuisement. L’occasion d’une drôle de scène qui n’est pas sans rappeler le meurtre jaloux de Saha dans La Chatte de Colette (1933)… On y observe une Catherine Deneuve blonde platine et dorée à souhait, entraîner d’un air innocent et cajoleur le chien Melampo qui lui-même succombe -erreur fatale !- à l’aura solaire de sa nouvelle maîtresse. 

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Le meurtre n’est pas un secret et Giorgio en devient le complice. Il est sans doute ici, ce premier pas vers la folie, lorsque Liza ne dissimule pas son méfait et dans un mouvement souple, arrache le collier du chien pour l’attacher à son propre cou. 

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A partir de cet instant, Liza parlera beaucoup moins, puisqu’elle n’est plus vraiment une femme. Le jeu de l’actrice devient un ensemble de mimiques animales. Fidèle, soumise, les yeux un peu vides, le sourire toujours en coin, elle est la chienne. Elle mord gentiment, elle lèche, elle n’écoute plus. Lui n’est plus indifférent mais autoritaire, protecteur et jaloux. Le jeu pervers est lancé et on y saigne déjà : Liza s’arrache la peau du dos en jouant avec son maître à lui rapporter un bâton… 

Certes, le film s’essouffle à partir d’un certain moment : le retour à Paris. On était fasciné, prisonnier de cette île sur laquelle rien ne compte si ce n’est cet étrange lien d’amour-douleur qui unit les deux personnages. Mais les voici -ouf- revenant sur leur île, puisque le bonheur un peu rageux, le vrai, s’y trouve. Pourtant, le monde se rappelle à eux par les intrusions humaines et surtout, par la famine qui menace. 

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Comme souvent dans les films de Ferreri, la décadence de la société est sous-jacente et la fuite -ou plutôt la mort- inévitable. L’amour du couple, incompréhensible, exigeant, presque innocent dans son amoralité, ne les mène qu’à la folie et donc à la mort. Eros et Thanatos, une fois de plus… On en frissonne. D’un plaisir mêlé d’horreur.

E.C