Dans Dora et le Minotaure (1936), Picasso explore le mythe et son propre double, offrant à la cruauté lubrique du monstre sa maîtresse de l’époque, la photographe Dora Maar.

Par Elsa Cau

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Pablo Picasso, Dora et le Minotaure, 1936 © Musée Picasso, Paris, RMN

“L’art n’est jamais chaste”

L’histoire est bien connue. A la fin de l’année 1935, Dora Maar est photographe de plateau sur un film de Jean Renoir (Le Crime de monsieur Lange). Elle a du caractère, elle est talentueuse, formée par Brassaï et Man Ray, reconnue et célèbre, elle est muse des surréalistes. Paul Eluard lui présente Pablo Picasso aux Deux Magots. Il à 54 ans, elle, 28, il est pris, mais l’est-il jamais vraiment ? Sans quitter Marie-Thérèse, la mère de sa fille, il s’engage dans une relation passionnelle avec Dora.

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Man Ray, Dora Maar, 1936 © Man Ray Trust Adagp

S’ensuivent ces années de plomb marquées par la Guerre d’Espagne puis par le conflit mondial. Picasso s’engage pour les Républicains et débute l’un de ses chefs-d’oeuvre, Guernica. Dora photographie le processus créatif du maître, qui se sert des photographies pour avancer dans ses recherches. La fusion est totale : ils travaillent ensemble. Certes, tout est déjà orageux. Pablo représente souvent Dora en larmes. C’est d’ailleurs ainsi qu’il la perçoit. Pour lui, elle devient le visage de l’Espagne bafouée, à feu et à sang. Mais elle est encore la muse, le binôme, l’amante. 

Guernica, c’est bien là la seule occasion que lui laissera le monstre sacré de s’illustrer auprès de lui. D’ailleurs, c’est de courte durée, puisqu’il la persuadera d’abandonner sa discipline pour s’attaquer à la peinture. Et comment, dès lors, pourrait-elle l’égaler ? 

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Dora Maar, Guenrica, 1937 © Museo Reina Sofia, Madrid

Peu à peu, le caractère affirmé, la liberté et la quasi-virilité qu’il avait trouvés en elle laissent place aux traits déformés par les pleurs, ceux de son célèbre portrait par le maître. L’emprise du Minotaure opère peu à peu.

L’art n’est jamais chaste”, affirmait-il, ce Minotaure des temps modernes. Picasso se nourrit de la force de Maar. Il la dévore, lui vole son énergie qui ressuscite, après une période creuse, son art. Bientôt, Dora n’est plus égale, ni muse, ni partenaire. Elle est modèle. Il la peint sous toutes les coutures. “Pour moi, Dora est une femme qui pleure. Pendant des années, je l’ai peinte en formes torturées, non par sadisme mais par plaisir” admettait-il des années plus tard. N’était-ce pourtant pas là une certaine forme de sadisme ? Le peintre est coutumier de l’humiliation. Petit à petit, il la dépèce, comme on dépèce une bête à vif. Jusqu’à la quitter pour une beauté à l’opposée d’elle : solaire, lumineuse, joyeuse. Françoise, elle, est une fleur. 

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Pablo Picasso, La Femme qui Pleure, 1937 © Tate Modern, Londres

Dora et le Minotaure, Le combat des chairs

Souvenez-vous. Le Minotaure, prénommé Astérios, naît des amours contre-nature entre Pasiphaé, épouse du roi de Crète Minos, et un taureau. Poséidon, irrité contre le roi qui ne lui a pas sacrifié le plus beau taureau, condamne la reine à éprouver une attirance physique insurmontable pour l’animal. La voilà rusant pour s’accoupler avec lui. Leur enfant, face de taureau et corps humain, est enfermé dans un labyrinthe. Tous les neuf ans, sept jeunes hommes et sept jeunes femmes d’Athènes lui sont livrés en pâture. Jusqu’au jour où Thésée, fils du roi d’Athènes Egée, parvient à tuer le monstre et à ressortir du labyrinthe grâce au fil rouge d’une pelote de laine donnée par Ariane, sa promise (et fille du roi Minos… Si, si).

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Pablo Picasso, Dora et le Minotaure, 1936, détail © Musée Picasso, Paris, RMN

Voilà bien de quoi satisfaire des millénaires d’artistes. Et s’ils privilégient souvent les scènes de combat entre Thésée et le Minotaure, l’enlèvement des jeunes Athéniens ou le labyrinthe séparant le monstre du Prince et d’Ariane, les maîtres modernes, eux, se sont particulièrement intéressés au monstre en tant que tel, métaphore à lui seul de la luxure insatiable, de la débauche et de la tyrannie sanguinaire. Et au XXe siècle, quoi de mieux qu’un Minotaure pour exprimer les démons qui planent entre deux guerres ?

Picasso ne fait pas exception. Sa production de l’époque est marquée par de nombreuses recherches relatives au monstre. Il y voit bien souvent un symbole de la sexualité bestiale, violente, de l’emprise physique. De là à affirmer que l’artiste se représente lui-même cédant à ses pulsions, il n’y a qu’un pas. 

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Dora et Pablo vers 1937, détail d’une photographie prise par Man Ray, D.R

Homme ou animal ? Voyeur, séducteur mais aussi cruel, le Minotaure de Picasso fascine par sa dualité. Cette sauvagerie, on la retrouve évidemment dans la relation du peintre avec Dora Maar. Qui est-elle, sinon une femme perdue dans le labyrinthe du monstre ?

Dans Dora et le Minotaure, Picasso s’attaque donc à un familier, son double monstrueux, qu’il a par ailleurs étudié à travers les classiques des siècles précédents. Fidèle à “L’oeil sauvage” des Surréalistes (“L’oeil existe à l’état sauvage” écrit André Breton, c’est-à-dire de façon primitive -voir ou représenter quelque chose pour la première fois, voir avec spontanéité- et de façon rebelle -rejeter totalement les précédentes façons de voir-), il réinterprète le mythe à sa manière : moderne et personnelle. 

 

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Pablo Picasso, Dora et le Minotaure, 1936, détail © Musée Picasso, Paris, RMN

Le ciel est en feu. Il rappelle les couleurs chatoyantes de ces corridas dont raffole le peintre, jeux de beauté et de mort. Et après tout, l’amour pourrait bien être comparé à une mise à mort… Nous sommes en 1936. Dora commence déjà à se briser. Elle part en lambeaux, comme son visage sur les toiles de Picasso. Il la tient. Dans l’oeuvre, la bête maîtrise sa proie, lui écartant violemment les jambes. Lui, tout en muscles noueux, elle, ronde et pâle de sa douceur. Se défend-elle ? On ne dirait pas. Elle est offerte, presque lascive, d’aucuns diraient absente. Est-ce là la représentation de leurs nuits ? Peut-être. La lutte fait partie intégrante de l’instant érotique.

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Pablo Picasso, Dora et le Minotaure, 1936, détail © Musée Picasso, Paris, RMN

Le peintre-Minotaure, s’il s’explore, ne cessera de brutaliser, et il semble que son chemin de vie soit parcouru des nombreux fantômes de ses femmes, des femmes de sa vie et surtout de son art. Il les brime, les contraint et les fascine. Elles seront surtout le moyen pour lui d’avancer, d’explorer, de créer. Souvent au risque de se perdre elles-mêmes, à l’image de ces jeunes Athéniennes affolées dans le labyrinthe du Minotaure. Mais pas de fil rouge pour Dora, qui sombrera dans la dépression nerveuse avant de vivre recluse, en pleine crise mystique, à Ménerbes, dans le sud de la France.

E.C