Elle dénote dans le petit milieu du journalisme gastronomique. Par sa culture profonde, son enthousiasme contagieux, son franc-parler et son refus des effets de mode, Emmanuelle Jary y tient une place à part, confortée par le succès inattendu de ses vidéos savoureuses et inspirantes, “C’est meilleur quand c’est bon”. Comme une promesse, comme un défi. Rencontre devant des harengs pommes à l’huile, sur une nappe à carreaux.

Propos recueillis par Thierry Richard

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Emmanuelle en pleine chronique © C’est meilleur quand c’est bon

On pourrait dire qu’elle dévore la vie. Emmanuelle Jary fait partie de ces personnalités attachantes qui ne vivent que pour goûter et pour partager. Son rire si caractéristique comme sa larme émouvante (vous devez absolument la voir parler de sa grand-mère ici) et son vélo incontournable même les jours de pluie, lui donnent cette authenticité, cette sincérité que des millions de spectateurs sur Youtube lui reconnaissent et apprécient. 

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On a discuté de tout ça autour d’un hareng pomme à l’huile… © Thierry Richard pour Les Grands Ducs

Profil atypique, Emmanuelle Jary est venue à la gastronomie après dix ans d’études d’ethnologie pendant lesquelles elle a choisi la cuisine et les restaurants comme sujet d’étude (Lucas Carton, à la grande époque d’Alain Senderens, sera l’un de ses premiers sujets avant qu’elle ne se plonge dans l’ethnologie des marchés aux truffes du Quercy).

Déjà enfant, elle voulait devenir inspecteur Michelin pour fréquenter des tables hors du commun. Elle raccrochera les wagons en devenant journaliste-pigiste pour la presse magazine. Baroudeuse dans l’âme, fille d’une hôtesse de l’air de la grande époque d’Air France et ayant vécu sa petite enfance en Afrique, elle va parcourir le monde avec son bloc-notes pour en rapporter des reportages gourmands et exotiques, intelligents et sensibles sur les cuisines de toutes les latitudes qu’elle publiera dans Saveurs, Sport&Style, Paris Match, Air France Magazine…

Mais sa dernière aventure en date et la plus surprenante sera visuelle. Elle lance en effet fin 2016, avec son mari Mathieu (à la caméra), de petites chroniques vidéo où, enfin, elle parle de la cuisine comme elle aime, en toute liberté. Montée avec les moyens du bord (c’est à dire aucun), début 2019, c’est le séisme : sa vidéo Chez Erwan (une adresse que Les Grands Ducs se refilaient jusqu’ici sous le manteau) devient virale et franchit la barre des 29 millions de vue !

Cela conforte Emmanuelle dans sa démarche et sa vision : le restaurant ce n’est pas qu’un décor et une assiette, “c’est un moment de vie, de l’émotion”.

Elle n’a aucune idée préconçue et peut apprécier un bistrot à vins bobo, un restaurant étoilé, un japonais de poche, comme une auberge de campagne “du moment que j’ai trouvé ça bon.”

“Décortiquer mon assiette, ça m’emmerde !”

Quand elle parle, elle ne décortique jamais son assiette (“ça m’emmerde”) mais préfère raconter des histoires, celle du gars qui est là, de l’histoire du plat ou d’un moment de vie : “c’est cela qui parle aux gens”. Car ce qu’Emmanuelle recherche avant tout, au-delà bien sûr du fait de parler au plus grand nombre, c’est de ne jamais prendre le sujet de la cuisine de haut. Elle cite volontiers ce message reçu qui lui fait chaud au coeur : “en vous regardant, on n’a pas l’impression que votre vie est différente de la nôtre”.

En vérité, elle l’est un peu.

La preuve en quelques questions-réponses.

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Emmanuelle Jary © C’est Meilleur quand c’est bon

Du sandwich à l’épicerie fine en passant par l’étoilé et le bistrot de province, quel est le point commun de toutes ces adresses que tu as aimées ?

C’est très difficile à dire et à palper mais pour moi, il faut qu’il y ait un supplément d’âme, qu’il se passe quelque chose, qu’il y ait une espèce d’humeur, une émotion que je ressens… Un bon exemple est notre vidéo d’Alain Miam Miam au Marché des Enfants Rouges.

Ce succès qui se chiffre en centaines de mille ou millions de vues est-il pour toi révélateur de quelque chose ?

Oui, bien sûr ! Déjà le simple fait de s’intéresser à toutes les adresses en France et pas seulement au petit monde parisien, cela intéresse le public. Je ne veux pas être une journaliste qui ne parle qu’à d’autres journalistes du microcosme. Je reçois très souvent des messages du type “merci de penser à nous”. L’autre point qui intéresse je crois, si j’en juge par les retours, c’est le fait d’apprendre des choses de manière simple et ludique.

Quel est ton rapport aux chefs, sur-médiatisés de nos jours ?

Je pense que globalement les gens n’en ont rien à faire. Où vont nos parents au restaurant ? Où sont-ils heureux ? Là où c’est chaleureux, où c’est bon, où on passe un bon moment avec simplicité et liberté. Une maison propre, authentique, bien tenue où peu importe le chef.

Comment trouves-tu les adresses que vous visitez ?

C’est beaucoup plus simple maintenant, avec le succès de “C’est meilleur quand c’est bon”. J’ai un livre épais comme ça rempli d’adresses qui me sont recommandées par nos spectateurs. J’en ai encore noté trois ce matin-même. Et je les considère toutes. Et je garde bien sûr avec moi une cinquantaine d’adresses que je voudrais filmer issues de mes 20 ans de reportage pour la presse… Et je fais aussi très attention aux prix surtout quand on sait que 75% des français ne vont au restaurant que deux fois par an et qu’ils y dépensent 17 € par personne en moyenne.

Paris ou province ?

C’est assez étonnant mais même si on peut trouver des cuisines régionales de très grande qualité à Paris, c’est plus vers les restaurants étrangers que je me tourne (j’ai une passion pour l’Asie) lorsque je suis à Paris. Alors qu’en province, je mange local. Toujours. Pas de salade niçoise à Lyon ! J’aime l’identité des régions et des lieux. En Alsace, j’ai envie de me sentir en Alsace, c’est simple.

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La mousse au chocolat de chez Batifol. Le chocolat, péché mignon d’Emmanuelle © Thierry Richard pour Les Grands Ducs

Quel est le plat que tu ne peux pas t’empêcher de commander au restaurant lorsqu’il est à la carte ?

C’est un dessert. Je suis amoureuse des desserts au chocolat et je ne résiste jamais à une mousse au chocolat ou, plus rare, un chocolat liégeois. 

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© C’est meilleur quand c’est bon

Es-tu animée aussi d’une forme de conscience éthique ?

Sans verser dans les travers de l’époque, je l’ai déjà dit dans mes vidéos, mais je pense qu’il faut manger moins de viande mais de très belle provenance, choisir ses poissons en fonction des saisons et pas en surpêche. Pour moi, c’est super important. Après, c’est plus facile pour moi car je pense être une végétarienne contrariée. Quand je suis en Provence ou en Italie et qu’il y a une belle tourte au légumes ou un gratin, je fonce dessus. Mais bon, j’aime bien la viande aussi, avec une prédilection pour le cochon !

T.R.

 

Note : Cette entrevue s’est déroulée à l’Auberge Pyrénées-Cévennes, sur laquelle nous reviendrons plus en détail (elle le mérite), dans une période alors bienheureuse où l’on pouvait encore déjeuner entre amis sans masque ni plexiglas.
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Le homard de Guadeloupe n’échappe pas non plus à l’oeil d’Emmanuelle © Jean-Luc Bertini

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Ses recettes de confinement.