Il n’a pas attendu la pandémie pour changer de vie… Dans sa galerie du marais, à Paris, il célèbre en ce moment les femmes dans l’art. A la fois esthète, directeur artistique, éditeur, entrepreneur et mécène, il est du bois dont on fait les dandys. Les vrais. Et tel Don Quichotte, combat en Provence pour son futur centre d’art, ex-château en ruines, contre les moulins de l’administration. Rencontre avec un entrepreneur gentilhomme. 

Texte Aymeric Mantoux | Photographie à la une : Pierre-Alain Challier au milieu des Arcs de l’artiste Bernar Venet © Catherine Panchout

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Pierre-Alain Challier et son compagnon Bertrand de Latour au Château de Lascours, qu’ils ont entrepris de restaurer entièrement avant de l’ouvrir au public en tant que fondation. Courtoisie du magazine Point de Vue

Devant l’oeil de boeuf en pierre blonde qui embrasse son vaste domaine, en chemise Ralph Lauren popeline à fines rayures malgré la chaleur déjà presque estivale, l’élégant Pierre-Alain Challier reste toujours aimable et souriant quelles que soient les circonstances. Sans doute la marque des gens bien élevés. 

Il y aurait pourtant de quoi grincer des dents ou montrer mauvaise mine pour le propriétaire du domaine de Lascours dans le Gard, où la ministre de la Justice a décidé de façon abrupte courant mai d’implanter un centre pénitentiaire de 500 détenus juste sous leur nez. Un véritable scandale pour ses propriétaires, Bertrand de Latour et Pierre-Alain Challier. “Le domaine est à cheval sur trois communes, nous l’avons sauvé de la destruction, car je passais devant dans mon enfance et je rêvais de le racheter depuis des décennies. Aujourd’hui, l’administration entend construire une prison au bout du jardin, alors que nous avions l’ambition de créer un centre d’art, un lieu d’exposition et de résidence, de création pour les artistes, sur le modèle de la Fondation Maeght.” 

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La grande allée de platanes et de bambous au château de Lascours

Comme de nombreux locaux, les riverains ou les élus s’insurgent de ne pas avoir été informés de la chose. Il ne s’agit pas, loin s’en faut, d’un combat personnel, mais environnemental, sur ces terres alésiennes qui ont appartenu pendant des lustres à la famille de Bernis. “Ce site est un poumon vert préservé aux portes d’Alès qui est ma ville natale, s’inquiète Pierre-Alain Challier. Je connais bien la région, je suis natif d’ici. Avec mes frères et soeur nous avons toujours couru dans les collines alentours.” 

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Vue du château de Lascours

“J’ai été sensibilisé très jeune au rapport entre l’art et la nature” – Pierre-Alain Challier

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Dans le parc du château de Lascours

Rêver de vieilles pierres

Justement, par passion pour les vieilles pierres et par fidélité à ses rêves d’enfant, Challier a eu la chance de pouvoir entreprendre la restauration de Lascours qui tombait en ruines et où les derniers travaux avaient été réalisés au sortir de la seconde guerre mondiale. “J’ai été sensibilisé très jeune au rapport entre l’art et la nature, c’est une de mes passions, et mon souhait était de transformer ce lieu pour permettre à des artistes d’y créer des oeuvres, explique le jeune homme en montrant de la main son allée de Platanes qui doit prochainement être classée “ensemble arboré remarquable” par le Ministère de la Culture.

Sur la jolie route de la Draille, tracé d’une ancienne voie romaine, une décision administrative d’un nouvel Ubu-ministre pourrait venir contrecarrer le rêve d’une vie et détruire un écosystème au sein d’une zone déjà très densément urbanisée. “Toute une faune et une flore spécifique ont été préservés ici pendant des décennies. Certaines espèces sont rares ou en voie de disparition. Alors que l’on croyait que l’époque avait compris les leçons du passé, je suis étonné de ce manque d’intérêt pour l’environnement et l’écologie. Pourquoi détruire un nouveau site naturel et choisir un site rural, paysan et forestier ?” 

Mais qu’allait donc faire le galeriste dans cette galère ? “Depuis tout petit, j’ai toujours imaginé des projets pour cet endroit… C’est près de mon village. Cela m’a trotté dans la tête pendant des années. Quand nous l’avons racheté il y a trois ans, c’était sous les ronces, un endroit en ruines.” Le dernier aristocrate à avoir mené grand train dans cette demeure jusqu’à la moitié du XXè siècle était le prince George de Crouÿ. La famille a conservé la maison, mais sans la restaurer, alors elle s’est effondrée. L’ultime propriétaire y a longtemps vécu seul, au milieu de ses livres et de ses souvenirs. “Lorsqu’il est mort en 2007, raconte Challier avec les délices du conteur et de l’historien d’art qu’il est, c’est une petite nièce qui vivait en Patagonie qui a hérité du domaine. Devant l’ampleur des travaux et des devis à réaliser, comme la toiture qui mesure plus d’un hectare, elle a renoncé et confié le château à des agences. Je m’étais manifesté, mais le prix était astronomique.” 

En attendant, le lieu se dégrade, les cheminées, boiseries, portes, parquets sont pillés. Challier commence à se résigner lorsqu’il a vent d’un projet d’hôtel 5 étoiles avec de nombreux investisseurs qui est annoncé dans la presse. “J’ai envoyé un mail avec mes voeux de succès au vendeur”. Une heure plus tard, il reçoit un message lui annonçant que le projet ne se fera plus. Stupeurs et tremblements. Pierre-Alain fait une offre au plus bas… et emporte l’affaire alors qu’il n’y croyait plus. 

“Je n’avais jamais visité le domaine. Personne n’était entré là depuis trente ans, c’était dans un état catastrophique”Pierre-Alain Challier

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Pierre-Alain Challier chez Christie’s, à Paris © Shun Kambe

“Faire quelque chose dans le sud”

Un bonheur, mais également quelques frayeurs. “Je n’avais jamais visité le domaine. Personne n’était entré là depuis trente ans, c’était dans un état catastrophique et il fallait vite prendre des mesures afin que ce qui était encore debout le demeure”. Une fois passé l’obstacle des banques et son compagnon convaincu, tout ne s’aplanit pas pour autant. “C’était comme dans Manon des sources, plein d’histoires à la Pagnol, de passages d’eau, de paysans qui étaient en fermage… on a passé des mois à dénouer tous les fils de l’écheveau. Mais ça en vaut la peine. C’est un projet de vie, nous allons en avoir au bas mot pour trente ans à remettre la propriété en état.” 

Après les premières urgences, les toitures, les consolidations, un commun qui s’est effondré, il a fallu injecter du béton pour consolider. Du coup, une fois les travaux effectués, les archives des éditions Artcurial qu’il a rachetées à la maison de vente du même nom, s’y sont installées. “Elles étaient en banlieue parisienne dans un hangar, inaccessible. Aujourd’hui les chercheurs, les historiens, les artistes, peuvent s’y plonger.” 

“Il y a matière à faire quelque chose de différent, davantage en lien avec l’environnement et la nature, plus tourné vers la création et le temps long.” – Pierre-Alain Challier

 

Ce qui fait courir ce serial-entrepreneur ? “Faire quelque chose dans le sud. Avoir une approche de long terme, comme ce que j’ai toujours essayé de créer avec les artistes que je montre et défends dans ma galerie, à Paris. J’aime recevoir les gens, partager un moment convivial. Et depuis tout jeune je rêve d’un lieu où les artistes se rencontrent, avec les critiques, les amateurs. C’est cette motivation qui m’a toujours guidée dans mes choix. L’idée que cela conviendrait à mon propre bonheur et que je pourrais le partager avec d’autres.” Une référence à son modèle, Aimé Maeght, le grand galeriste, éditeur d’art, créateur de revues et de la fameuse fondation à Saint-Paul-de-Vence. “A l’époque, il était le seul, c’était un pionnier, un visionnaire. Aujourd’hui il y a beaucoup d’endroits, de fondations, mais c’est toujours le lieu créé par Maeght qui fait référence. Je me dis maintenant qu’il y a matière à faire quelque chose de différent, davantage en lien avec l’environnement et la nature, plus tourné vers la création et le temps long.” 

Bonne chère et belles choses : un idéal français

Adolescent, à Alès, les occasions de se cultiver n’étaient pas légion. Son autre source d’inspiration est le Musée Pierre-André Benoît, l’une des rares institutions locales. Grand éditeur de livres illustrés modernes, ami des plus importants artistes du XXe siècle, il a légué sa collection à la ville qui lui a dédié un musée ouverte en 1989. “J’y allais tous les jours entre midi et deux lorsque j’étais étudiant, se souvient Challier. J’étais fasciné en lisant les lettres qu’il échangeait avec les artistes. J’ai idéalisé les tablées d’artistes lorsqu’il évoque ses repas avec Cocteau, Picasso, autour de Douglas Cooper, grand collectionneur de cubistes, que l’on apercevait sur des photos en noir et blanc.” Ce mélange des mondes artistiques, littéraires, ce parfum de bonne chère et de belles choses, forme d’une certaine manière un idéal français qui fait rêver le jeune alésien. 

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Pierre-Alain Challier photographié chez Christie’s lors de l’exposition de la vente « Le Goût Français, L’oeil de Pierre-Alain Challier » en 2018 à Paris

“J’ai toujours été impressionné par les collectionneurs, je n’envisageais pas les oeuvres que j’achetais pour compléter les collections publiques, mais pour les avoir dans mon salon.” – Pierre-Alain Challier

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Pierre-Alain Challier invité chez Christie’s. Dialogue entre un dessin de Bernar Venet et du mobilier ancien © Christie’s 2018

“Faire rêver les gens”

A 18 ans il passe avec brio le concours du Louvre… en même temps que l’école de commerce Vatel à Nîmes. Drôle de choix…. Sauf que, déjà obsédé par le château de Lascours, il explique au jury d’entrée qu’il veut en faire un hôtel et un lieu d’exposition. Ce sera l’école du Louvre. Puis galeriste. “Je suis un galeriste qui aime bien les vieilles choses, mais les nouvelles également. J’ai choisi un métier parce qu’il permettait de collectionner, d’accumuler : j’aimais l’idée qu’il y ait une continuité. Faire rêver les gens a toujours été l’une de mes motivations dans la vie. Créer des ensembles, c’est fantastique. J’ai toujours été impressionné par les collectionneurs, je n’envisageais pas les oeuvres que j’achetais pour compléter les collections publiques, mais pour les avoir dans mon salon.” 

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Exposition Jean-Luc Parant et Robert Combas à la galerie Pierre-Alain Challier à Paris fin 2019

Quant à devenir artiste, trop peu pour lui. “Assez jeune, je me suis posé la question : je commençais à peindre, à fabriquer des petits livres. Mais en réalité j’avais une fascination pour l’art moderne, pas pour l’art contemporain.” Très vite il s’oriente vers la défense des artistes, “ceux qui avaient vraiment quelque chose à exprimer.” Le premier sera Jean-Luc Parent… Il avait couvert un plateau de livres imprimés. Challier se rend compte à son contact que l’art pouvait prendre tout un tas de formes. “J’étais loin d’imaginer que je serais son galeriste un jour.” 

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Exposition Jean-Luc Parant et Robert Combas à la galerie Pierre-Alain Challier à Paris fin 2019

Début 2020, il expose Jean-Luc Parant et Robert Combas, une étonnante exposition à quatre mains qui a connu un grand succès. Actuellement, ce sont 25 femmes artistes qui exposent leur regard singulier sur le monde qui les entoure. Une exposition interrompue par le confinement et qui vient de reprendre. Auparavant, il y a aussi eu Bernar Venet dont il a présenté les derniers dessins. “Il y a un mal français : Bernar Venet est un de nos rares artistes français comme Soulages ou d’autres qui soient vraiment connus à l’étranger. Il est l’un des sculpteurs les plus réputés. Son travail peut sembler facile, austère, comme ça, mais Bernar est méridional, généreux, sincère, accessible. Ce qu’il aime, c’est mener à bien ses projets… qui sont souvent gigantesques, comme sa fondation incroyable au Muy, dans le sud. Mais c’est quelqu’un d’humain, de très modeste. Tiens, lorsqu’il est venu à Lascours, Bernar Venet avait l’impression de découvrir un monde parallèle qu’il trouvait inspirant. Ça l’a enchanté.” 

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Exposition Bernar Venet à la galerie Pierre-Alain Challier en 2015

La machine à ralentir le temps

Comme ses congénères galeristes, Pierre-Alain Challier a passé les dix dernières années à un rythme effréné, à enchaîner dix expositions par an à Paris, plus des expositions extérieures. Une cadence folle, presque évènementielle. Il voit dans son projet de centre d’art à Lascours comme un antidote. Une machine à ralentir le temps. 

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Nils Udo, Le Nid (Autoportrait). L’artiste du mouvement Land Art est l’un de ceux défendus par la galerie Pierre-Alain Challier. Une réflexion particulièrement actuelle…

La réflexion contemporaine du déconfinement achève de le convaincre : “Je ne crois pas trop que cela va changer grand chose, les gens vont reprendre leurs bonnes vieilles habitudes, mais essayons d’en tirer les bonnes leçons. De notre côté à la galerie, ça a bougé plus qu’on ne l’avait imaginé au début. Mais j’ai acquis la conviction qu’il faut organiser les expositions avec des durées plus longues et créer des relations dans le temps avec les amateurs ou les collectionneurs.” 

Clap de fin, retour à la grisaille parisienne. La modeste façade, rue Debelleyme, semble de prime abord un peu perdue entre les grosses machines de l’art contemporain que sont Thaddaeus Ropac ou Perrotin, toutes proches. Il faut oser franchir la porte pour découvrir un espace étonnant, aménagé façon cabinet de curiosités. “Je ne pensais pas devoir devenir un militant” confie Challier, sans qu’on sache très bien s’il parle d’art ou d’écologie. Peut-être des deux ?

A.M

 

Galerie Pierre-Alain Challier,
8 Rue Debelleyme,
75003 Paris 
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Vue de l’exposition actuelle à la galerie Pierre-Alain-Challier

Les authentiques, Les pionnières, 25 femmes, 25 artistes dans le XXIe siècle
Exposition prolongée jusqu’au 25 juillet
Du mardi au samedi de 11h à 19h
Fondation… à suivre.