Artiste dandy ? Ce serait trop simple. A Paris, au musée d’Orsay, une splendide rétrospective permet de (re)découvrir ce peintre français insaisissable dans la vie comme dans son oeuvre, aussi passionné par la mode que par la vie du Christ. Quand glamour et bondieuseries font bon ménage.

Texte Aymeric Mantoux | Image à la une : James Tissot, Jour Saint, vers 1876 © Tate, Londres, Dist. RMN-Grand Palais / Tate Photography

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James Tissot, Les Femmes d’artistes, 1885 © Ed Pollard, Chrysler Museum of Art, Norfolk, VA

Voilà plus de 35 ans qu’aucune exposition n’avait été consacrée en France à cet artiste qu’on pourrait croire à première vue en marge de la modernité. L’histoire bien entendu, a retenu qu’il n’a pas embrassé l’impressionnisme, le courant qui ouvrit, à la fin du XIXè siècle, l’ère moderne en peinture. 

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James Tissot, Le Cercle de la rue Royale, 1868, où l’on retrouve nombre de dandys et mondains ayant servi à la création de certains personnages de La Recherche du Temps Perdu de Marcel Proust… © Musée d’Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

Avec plus de 60 tableaux et une centaine d’oeuvres, la rétrospective que lui offre cette année le Musée d’Orsay dépoussière ses peintures mondaines de la haute société anglaise et française, parmi lesquelles de grandes toiles de plus de deux mètres, impressionnantes de détails et de dextérité. 

Tissot n’est pas que le faire-valoir d’une aristocratie ou d’une élite en grande tenue, même quand il s’agit d’aller faire un tour en barque sur la Tamise, il est bien plus profond que cela, beaucoup plus complexe aussi. 

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James Tissot, Jeune femme regardant des objets japonais, 1869 © Courtoisie Cincinnati Art Museum, Etats-Unis

Cultiver l’ambiguïté 

Car ce qui rend la lecture de son oeuvre, de sa vie, même, plus alléchante et profonde, ce sont, sous le vernis social apparent, ses passions pour les scènes de la vie du Christ, ou ses toiles intimistes, loin des grandes scènes mondaines et du vernis social. Sa Japonaise au bain, par exemple, inspirée par la vogue du japonisme et des estampes nippones qui frappe alors l’Europe (et dont il est l’un des premiers amateurs) dans le sillage de l’ère Meiji, se révèle coquine, dans un déshabillé très klimtien particulièrement suggestif, bien loin des canons de l’époque. 

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James Tissot, Japonaise au bain, 1864 © Musée des Beaux-Arts de Dijon / François Jay

Et ce qui rend son oeuvre global encore plus intéressant, c’est sa période de maturité, issue du traumatisme de la perte de l’amour de sa vie, qui le fait se tourner vers le mysticisme. Il se passionne pour la Vie du Christ et bien plus encore, il s’adonne à des séances de spiritisme, il se rend en Israël et en Egypte, se donne comme ultime mission de représenter l’Ancien Testament autrement. Ce qu’il crée, c’est un ensemble d’oeuvres qui ne sont rien de moins que les prémices du cinéma par leurs cadrages, leur côté théâtral, leur ambiance. En cela, il est bel et bien à classer parmi les Modernes. 

Sans embrasser de nouvelles techniques picturales comme Degas ou d’autres artistes français contemporains dont il était proche, c’est aussi par la façon dont il envisage son art, par son esprit, encore plus que par certains thèmes qu’il explore. Très vite, comme Picasso ou Wharol en leur temps, il comprend l’intérêt de permettre la reproduction de ses toiles. Classiques, parfois très réalistes, ses peintures sont plus faciles à reproduire dans les livres, par les gravures, puis par la photographie, que celles de ses camarades impressionnistes.

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James Tissot, La galerie du HMS Calcutta (Portsmouth), vers 1876 © Tate, Londres, Dist. RMN-Grand Palais / Tate Photography

Parti de France pour aller s’installer à Londres, James Tissot est un artiste cosmopolite, ouvert à la nouveauté, à l’air du temps à la mode. Épris de liberté, il refuse de se laisser enfermer dans un courant, une catégorie. Il échappe à toutes les classifications. On le dit Académique ? Le regard parfois mutin de ses muses et modèles contredit aussitôt cette affirmation.

Ambassadeur des fastes du Second Empire

Fils d’une modiste et d’un marchand de tissus de Nantes, Tissot parvient à Paris à l’âge de vingt ans. Élève de Flandrin (oui, celui du boulevard), qui avait lui-même étudié dans l’atelier d’Ingres, ses premières amours vont à Cranach, Dürer ou Holbein, ainsi qu’à Carpaccio, Bellini et aux préraphaélites anglais. Son style de facture classique, aux accents médiévaux, selon l’air du temps, plaît au Salon où il se fait rapidement remarquer, entre deux voyages dans toute l’Europe. Rapidement, Tissot délaisse les influences anciennes et adopte son propre style : celui qui traduira son époque. 

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James Tissot, Voie des fleurs, voie des pleurs ou La danse de la mort, 1860 © Courtesy of the RISD (Rhode Island School of Design) Museum, Providence, RI, Etats-Unis

Et quelle époque ! Celle du Second Empire, de la révolution industrielle qui voit les nouveaux riches s’accaparer les us et coutumes des aristocrates sous l’ancien régime. Il sera leur peintre. Tissot fréquente les hôtels particuliers du boulevard Haussmann, de la plaine Monceau, la haute bourgeoisie avec son train de vie fastueux, ses réceptions éclairées de mille lustres en cristal, ses équipages somptueux et ses grands couturiers. 

Minutieux, le peintre restitue la volupté des élégantes et de leurs toilettes incomparables, illustrant à la manière de Zola ou Proust des univers à jamais disparus. 

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James Tissot, Partie carrée, 1870. Le peintre y rassemble des éléments propres au Second Empire : la mode du pastiche du XVIIIe siècle et un certain libertinage… © Musée des Beaux-Arts du Canada, Ottawa, MBAC

En avance sur son temps, James Tissot embrasse les nouvelles techniques qui permettent à des reproductions de ses tableaux de voyager et d’être ses ambassadeurs en Amérique et en Angleterre. 

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James Tissot, Portrait de Mlle L L, 1864 © Paris, Musée d’Orsay, RMN-Grand Palais / Hervé Lewandowski

Un Français à Londres

C’est outre-manche justement qu’il s’établit après la guerre de 1870-71, afin d’échapper à d’éventuels règlements de comptes. Précédé par une belle réputation, Tissot pénètre avec délices la haute société victorienne, ce qui lui confère une réussite et une prospérité jamais démentie. Mais les rigidités de l’Angleterre corsetée lui pèsent, et certains de ses tableaux, comme Octobre, révèlent le feu qui couve sous l’aspect policé de sa peinture de gentleman.

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James Tissot, Octobre, 1877, Canada, Musée des Beaux-Arts de Montréal © MBAM / Christine Guest

Tissot aime se promener sur les quais de la Tamise, avec ses ambiances de docks et de navires. Les Anglais, quant à eux, apprécient moins les toiles qu’il réalise dans cet univers. 

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James Tissot, Room overlooking the Harbour, 1876, collection particulière © Courtoisie Sotheby’s

Dans sa vie privée également, il éprouve quelque peine, puisqu’en 1876 il rencontre une jolie rousse irlandaise, Kathleen Newton. Ils s’installent ensemble. Divorcée, déjà mère de deux enfants, il ne peut l’épouser, cela ferait scandale. Alors il la peint -inutile de la nommer, elle est dans presque toutes ses toiles- dans des robes magnifiques, des froufrous, des chapeaux, des délices de soies, de plis et de replis. Quelques années plus tard, la jeune femme meurt de la tuberculose. 

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James Tissot, La réponse (la lettre), 1874, Musée des Beaux-Arts du Canada, Ottawa © MBAC

Retour en France, changement de style : un virage à 180°

C’en est assez de l’Angleterre pour Tissot qui plie bagage et s’en revient à Paris. Sans doute pas la période la plus heureuse de sa vie, puisque ses peintures sur les femmes françaises, un cycle d’une quinzaine de toiles, peine à plaire sur la scène parisienne qui, entre temps, il faut le dire, a beaucoup changé. 

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James Tissot, Femme étendue sur un coussin, Négatif sur verre, Chennecey-Buillon, collection Frédéric Mantion, image musée d’Orsay

Toujours à contre-courant, influencé par les recherches de spiritualité de l’époque et par sa propre douleur, Tissot s’embarque alors dans une démarche en rupture avec son temps, revenant aux oeuvres religieuses que tous les peintres “modernes” avaient délaissé. Il se rendra même trois fois en Terre Sainte afin de documenter son travail sur la vie de Jésus et l’ancien testament. 

Nourri par le travail photographique qu’il n’a jamais considéré comme opposé aux intérêts de la peinture, contrairement à nombre de ses congénères, l’artiste révèle des points de vue singuliers, des cadrages presque filmiques, très novateurs. Et renoue alors avec le succès grâce à un livre de gravures éminemment moderne. 

Réactionnaire ? Là encore, on se trompe. Mettant parfois en scène des images photographiques, Tissot ambitionne de situer ses oeuvres au temps de la Bible. Du jamais vu. D’ailleurs, le saviez-vous ? A sa mort, Tissot était internationalement connu… Pour ses images bibliques. Le peintre, qui avait amassé une immense fortune, avait ainsi réussi le tour de force d’être célèbre à chacune de ses périodes.

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James Tissot, Portrait du marquis et de la marquise de Miramon et de leurs enfants, 1865 © Musée d’Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

Alors bien sûr, on peut gloser sur l’amour des étoffes, le chatoiement des couleurs de James Tissot, sur son pseudo-prénom qu’il choisit -par anglophilie, par snobisme, à l’âge de 11 ans, mais vous l’aurez compris tout cela est finalement assez accessoire au regard de l’oeuvre de cet anti-moderne devenu malgré lui un parangon de modernité. 

Sa peinture dont on ne connaît pas toujours les tenants et les aboutissements, en dehors des noms des personnages et des lieux dans lesquels ils ont été peints, recèle de multiples failles, des facettes insaisissables, et c’est sa manière d’habiter ses toiles, de les dépasser, qui nous fait sans doute l’apprécier autant.

A.M

James Tissot, (1836-1902), L’ambigu moderne
Au Musée d’Orsay
1 Rue de la Légion d’Honneur,
75007 Paris
Jusqu’au 13 septembre 2020